In memoriam: Andy, dis-moi oui!

Numéro 65

23 février au 1er  mars 2007

Un texte de
Mélissa-Corinne Thériault

Publié le 23 février 2007 dans
Arts visuels, Culture

In memoriam: Andy, dis-moi oui!

Fin février 1987: je suis une petite fille solitaire qui joue avec ses deux meilleurs amis, un chien et un Larousse illustré. La radio joue avec nous, à sa façon, au loin on entend le radiojournal et cette nouvelle, l’artiste Andy Warhol est mort.

J’ai pensé spontanément que si on en entendait parler jusqu’à Rimouski en plein après-midi, ça devait être important. Ses tableaux dans le Larousse étaient mes préférés: ils voulaient dire quelque chose – rien à voir avec les tableaux de «monde-tout-nu» qui vivait à cette époque plate où l’on ne faisait visiblement rien d’autre que de manger des raisins et se faire emmerder par des anges.

D’ailleurs, ma sagesse d’enfant me prémunissait contre le genre de croyances irrationnelles présentées dans ces œuvres suspectes (quoi? il aurait eu un monde où la télé n’existait pas? pfff!!!).

Les images de Warhol – les cannes de soupe Campbell’s, les boîtes de détergent… – avaient clairement aux yeux d’une enfant une plus-value: d’abord, nous avions la preuve dans nos armoires du sous-sol que Monsieur Warhol ne nous contait pas de pipes. Ensuite, ses tableaux étaient vivement colorés, preuve d’un goût supérieur: la couleur n’est-elle pas ce qui distingue le plus nettement le monde des enfants de celui des adultes?

En y repensant avec le recul – vingt ans, ça paraît long pour une vie humaine, mais à l’échelle de l’Histoire de l’Art, c’est à peine un éternuement – on peut se demander si la médiatisation intensive qu’il a connue de son vivant a affecté son aura posthume: plusieurs continuent de ne voir dans son œuvre qu’une parenthèse ou un accident culturel.

Pourtant, ses débuts comme illustrateur publicitaire ont été plus qu’abondamment scrutés à l’époque, et certains intellectuels en ont fait par la suite leur chouchou (le critique d’art et philosophe Arthur Danto, par exemple, raconte que les Boîtes Brillo de Warhol lui ont fait apparaître en 1964 la véritable nature de l’art, rien de moins).

Sur le plan de la création, il était dès les années soixante une personnalité versatile et prolifique, régnant sur une ruche – The Factory – où ses assistants exécutaient ses recommandations. Le maître pouvait ainsi gé(né)rer une imposante production: tableaux, films, happenings

Une vésicule biliaire, et c’est le drame

Même sa vie personnelle était un paradoxe, à la fois banale et hors du commun. Un vécu singulier nappé d’une sauce-tragédie se dégage en effet lorsqu’on écarte les éléments de légende: on a affaire à un fils d’immigrants modestes né à Pittsburgh, qui grâce à son seul talent réussit – non sans avoir surmonté quelques embûches – à se faire reconnaître comme artiste à New York et à devenir un jet setter incontournable (rock stars et profs d’université se battront pour son attention, c’est pour dire!).

Il se fera tirer dessus par une désaxée, en gardera séquelles et souffrances mais n’en mourra pas, puisque sa condition de mortel le destinait à une mort ordinaire. Qu’est-ce qui est plus fort que l’adulation, le talent et la gloire? Les suites d’une opération à la vésicule biliaire.

Ce décès précoce contribuera quelque peu à la légende, et nous incitera à méditer sur ses déclarations – ou devrait-on dire ses jingles? La plus célèbre est la plus avérée: que chacun aurait dans l’avenir ses 15 minutes de gloire (à preuve, au moment où vous lisez ces lignes, le compteur tourne pour moi et j’ajoute 2 à mon total).

Il avait également saisi que dans un monde pétri comme le nôtre d’un capitalisme qui fait carrément figure de religion, l’art n’irait plus seul. L’artiste-businessman serait la suite logique de l’artiste-génie, d’où sa fameuse provocation: «gagner de l’argent est un art, travailler est un art, et faire de bonnes affaires est le plus grand des arts».

Pape post-moderne

À l’ère de la production industrielle, tout se remplace mais même les choses apparemment les plus semblables et interchangeables sont en fait différentes. Il reproduisait en série des images de vedettes inaccessibles – Marilyn, Liz Taylor, Elvis ou lui-même – dans un résultat qui, curieusement, rappelait (par la régularité des formes, la subtilité de variation et l’agencement des couleurs) les courtepointes de patchwork de nos grands-mères.

Obsédé par la consommation, la mort, et surtout par le rapport entre les deux, il a montré les dessous, les revers, les excès de la société dans laquelle nous vivons, sans pour autant se permettre l’habituel regard moralisateur propre aux discussions autour de la culture pop.

Peut-être est-ce là un des apports les plus sous-estimés de sa pensée: une neutralité inquiétante, volontairement provocante, que nous n’avons pas toujours su saisir à sa juste valeur. Et allons-y pour les gros mots: il exprimait un changement de civilisation – pour le meilleur et pour le pire – que peu avaient eu les couilles de décrire honnêtement.

Épilogue

Imposteur ou habile manipulateur, il ne nous aura pas moins légué une réflexion qu’on peut qualifier de philosophique: une vision du monde et de la place de l’humain au sein de celui-ci. Si vous vous promenez sur la Plaza St-Hubert à Montréal, parmi le décor de pacotille qui date en partie de son vivant, vous retrouverez un peu de l’atmosphère que le «pape du pop» affectionnait: couleurs criardes, vêtements voyants, bottes à talons, produits dérivés de dessins animés…

C’est au cours d’une de ces promenades que la chose m’est apparue: une sacoche officielle Andy Warhol®. Un vieux modèle, probablement rescapé d’un stock de produits dérivés d’une grosse exposition. Je ne l’ai pas achetée. Je ne voulais pas qu’Andy, me regardant du ciel (où il doit être assis sur un gros fauteuil de léopard), soit obligé de détourner un oeil de sa télé chérie pour se dire: «tiens, une autre qui tombe dans le piège de l’unicité et de la griffe».

Chose certaine, Andy, lui, doit trouver ça vraiment cool d’être pour l’éternité avec du monde-tout-nu qui mange des raisins et des angelots – sujets de ses premiers croquis – qui lui tournent autour en disant comme dans la chanson: «Andy, dis moi oui!».


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