Instituons une Journée des Roger!

Numéro 19

4 au 12 juin 2004

Un texte de
Julie Parent

Publié le 4 juin 2004 dans
Chroniques, Le combat du mois

p_CombatMois_0604.gifDans chaque école secondaire, il y a toujours deux ou trois personnages – parmi les professeurs et ceux qu’on appelle poétiquement les employés de soutien – qui deviennent des sortes de célébrités locales, pour des raisons qui n’ont souvent rien à voir avec le respect ou l’admiration.

À la polyvalente où j’ai étudié, à Grand-Mère, le personnage le plus marquant était sans aucun doute le conseiller en orientation. Parce qu’il était incompétent, mais surtout, parce que sa garde-robe était devenue légendaire au fil des ans.

Pour donner un échantillon représentatif de sa tenue typique, disons que ça ressemblait à quelque chose comme une chemise brune ornée de fleurs orange, un pantalon en fortrel brun, ainsi qu’une ceinture à la boucle en forme de fer à cheval. On aurait dit que pour lui, le temps s’était arrêté quelque part vers la fin des années 70.

À vrai dire, notre «orienteur» était tellement surréel qu’il en est devenu quasi-mythique. La preuve, c’est qu’il a inspiré un événement annuel très populaire, «La Journée des Roger». Ce jour-là, les étudiants de secondaire V – c’était leur privilège – venaient en classe habillés comme les personnages de Du tac au tac ou Symphorien, c’est selon. En fait, il n’y avait pas vraiment de règle établie, pourvu que ce soit de mauvais goût et démodé. Ce qui finissait invariablement par évoquer le style vestimentaire de notre étrange «orienteur».

Je ressassais ces souvenirs en faisant la file pour aller déjeuner à L’Avenue, il n’y a pas si longtemps de cela. C’est que la Journée des Roger se déroulait exactement à ce moment-ci de l’année, c’est-à-dire fin mai-début juin, une période où, on s’en souvient, le taux de fébrilité d’un élève moyen est inversement proportionnel aux jours restants avant le dernier examen.

Malheureusement, quand ce fût notre tour de franchir l’étape ultime du secondaire V, le directeur récemment mis en poste a décidé d’abolir la Journée des Roger, sous prétexte que c’était là un manque de respect envers notre «orienteur» (ce qui n’était pas faux).

Nous avons bien essayé de le faire changer d’idée: avec toute la diplomatie dont nous sommes capables à 16 ans, nous lui avons rétorqué que ce n’était pas notre faute si «l’orienteur» ne savait pas s’habiller, etc, etc. Mais ce fût bien en vain. Nous nous sentions comme des enfants à qui les parents auraient annoncé qu’ils sont devenus témoins de Jéhovah, et qu’il n’y aurait donc pas de sapin de Noël dans le salon cette année.

Toujours dans la file menant à l’Avenue, prise en sandwich entre deux conversations à l’accent du Plateau fort prononcé, je terminais, non sans nostalgie, de me projeter mentalement ce chapitre de ma vie; pour continuer à tuer le temps, je me suis mise à imaginer que les gens trop bien habillés qui m’entouraient portaient tous des fringues laides et démodées, à dominante brunâtre, de préférence.

Instaurer une «Journée des Roger» à Montréal… Tiens, ça nous changerait de la routine, me suis-je dit, et je visualisais déjà notre petite faune branchée en complet bleu poudre et en robe aux motifs d’orangeraie. Puis, j’ai vu passer une fille avec des boucles d’oreilles démesurément grandes, flanquée d’un gars arborant le trio casquette-lunettes gigantesques-bottines de boxeur, et je me suis dit qu’on n’avait peut-être pas besoin de Journée des Roger, après tout…


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