Je serai journaliste, je suis journaliste, ils sont tous journalistes

Numéro 73

19 au 25 avril 2007

Un texte de
Véronique Labonté

Publié le 20 avril 2007 dans
Idées, Société

Je serai journaliste, je suis journaliste, ils sont tous journalistes

J’ai croisé un homme hier, un Italien qui allait se faire faire une beauté chez Mario Lanza barbier.

Le barbier est disparu, il ne l’a pas vu depuis quelques jours. Mario, il fallait que je le vois aussi, pas pour la barbe, mais bien pour une entrevue. Après quelques minutes de discussion sur nos vies respectives, Aldo m’a dit: «C’est bien, ça, journaliste. Surtout de nos jours.» J’ai acquiescé et il est reparti travailler à la Place Dupuis.

Qu’est ce qu’il voulait bien dire par «surtout de nos jours»? On nous dit si souvent que l’âge d’or du journalisme est bel et bien terminé, que nous entrons dans une ère technologique remplie de journalistes du dimanche et de blogueurs chevronnés…

Dans un monde où chacun a le droit de dire son opinion sur tout, où tous les choix et toutes les valeurs sont relativisés, ce que j’écris vaut-il autant qu’un derrière de boîte de céréales?

La crise de fin d’études est commencée, les idéaux ont pâli, le cynisme se pose de tout son poids sur mes épaules. Parfois, j’ai peur qu’il m’emporte. Est-ce que j’aurai encore la liberté de critiquer quelques journalistes qui font parfois un travail exécrable? Devrai-je calculer tous mes mots sous peine de me faire interdire certaines salles de rédaction, assignée à mon bureau devant mon Mac à suivre le fil des dépêches d’agence?

Je ne sais pas Aldo, j’ai peur. J’ai déjà quelques diplômes tu sais: Gardienne Avertie, secouriste, graphiste. J’ai même déjà remporté un concours de dessin à l’école primaire. Mais journaliste… ça implique des idées, de la persévérance et de l’intelligence. Pourtant, j’ai envie de donner, de faire des découvertes, de partager des rencontres, de redorer le blason de ma profession blasée. Tu comprends Aldo?

Tous journalistes

Je dois t’avouer qu’il m’arrive même de faire des cauchemars où je suis prise dans une salle de rédaction avec Richard Martineau et André Pratte. Hugo Dumas, amusé, regarde la télévision dans un coin, Guy A. derrière l’écran cathodique lui fait un clin d’œil.

Soudain, Luc Lavoie arrive et me regarde avec ses yeux sévères et sans pitié. Il parle, il crie mais je ne comprends pas, il discute avec des valeurs numérales. Payée par PKP, le grand manitou du vide, j’erre dans la ville à la recherche d’un scoop ou d’un nid de poule à interroger.

J’ai soudain cette idée de génie de me déguiser pour une semaine, faire de la filature, faire partie du décor, être une Brigitte Mc Cann ou un John Howard Griffin… la gloire semble assurée. Une semaine dans la vie d’un nid de poule, notre journaliste enquête. Quatre pages juste pour moi où je décris les joies et les misères d’être une cavité dans la chaussée.

Aldo, est-ce que tu lis les journaux? Ce n’est pas si drôle être journaliste de nos jours, payé au feuillet à lutter contre la tentation de reprendre les formulations des communiqués de presse, à éviter les pièges des relationnistes comme si cette tâche était devenue plus importante que le terrain lui-même.

Tu me réponderas que le portrait n’est pas si sombre, qu’il doit bien y avoir une toute petite place quelque part pour moi. Tu me diras encore que je dois écouter mon cœur, que je suis jeune, que la vie est devant moi et que de nos jours, être journaliste, c’est également croire que l’humain mérite que l’on s’y intéresse. J’espère que tu as raison Aldo.


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