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Jean-Louis Costes: le maître fou
Un texte de Fabien Loszach
«Le nouveau siècle sera judiciaire, légalophile, nordique et pasteurisé.»
Philippe Muray
Le jeudi 12 avril, Jean-Louis Costes et Lisou Prout étaient à Montréal pour présenter leur dernier spectacle Les petits oiseaux chient. L’occasion nous était donc donnée de revenir brièvement sur la carrière du plus célèbre performeur français et d’essayer de comprendre un peu mieux sa production artistique protéiforme et pléthorique.
Jean-Louis Costes est pour beaucoup cette bête malade et névrosée qui se chie un peu trop sur les doigts et qui veut les faire sentir à tout le monde. Pourtant, en vingt années d’opéra trash, il a su, mieux que toutes les politiques gauchistes bien pensantes, détruire par la caricature le discours de l’extrême droite.
Paradoxalement, et malgré cette lutte constante qu’il mène depuis toutes ces années avec sa prose scato-facho-ordurière, l’histrion est plus connu pour les procès que lui font toutes sortes d’associations (Union des Étudiants juifs de France, Licra, MRAP, etc) que pour ses spectacles.
C’est un fait avéré qu’en France, nation autoproclamée de la contestation mais aussi temple du bien-pensant, on ne peut combattre le mal par le mal et qu’il existe des absolus contre lesquels même l’humour se trouve censuré. Passons, Costes est bien autre chose qu’un fait-divers.
Ni moral, ni nihilisme
Beaucoup de monde a déjà rapproché les performances de Costes de celles de Mc Carthy ou de Mike Kelley: le corps comme lieu de frustration, maudit, caché, blâmé par la morale chrétienne, dressé de manière orthopédique par la discipline, qui devient dans la performance artistique le lieu de toutes les possibilités inavouables.
Pourtant, s’il fallait retenir un trait caractéristique des créations de Costes, c’est cette capacité de créer des aires de combats virtuels qu’il faudrait peut-être retenir. Lieux belliqueux où les logiques du «social-moral-religieux» (intellectuel-politicien-théologien) gonflées aux stéroïdes seraient poussées à leur paroxysme.
Le public quant à lui serait composé que de Sade, de Masoch, de Juliette et de Catherine II de Russie. Plus important encore, Costes se défie autant de la morale que du nihilisme. Il ne cherche pas à détruire la morale, mais tente plutôt de déconstruire les discours qui l’entourent et qui se cache bien souvent de la justifier.
Toutes les belles entreprises collectives, les idées, les utopies morales sont des infamies en puissance qui n’attendent que de se sentir un peu plus fort pour mordre, un peu plus faibles pour rentrer dans le costume si confortable de la victime. Ce que nous dit Costes, c’est que tout est prétexte à catéchèse et qu’il est jouissif pour l’âme pleine de ressentiment du faible de donner des leçons. Le confort moral conforte la précarité intellectuelle…
Réintroduire le négatif et libérer la part maudite
À l’opposé d’une vision purement nihiliste, donc, les performances de Costes tentent de réintroduire le négatif pour montrer que lorsqu’on l’évacue la « part maudite» inhérente au social et à la vie on s’enferme dans une idéologie du bien encore plus mortifère.
Philippe Muray dans son double essai Après l’histoire avait déjà montré que notre société contemporaine se caractérisait par un refus d’incorporer le négatif, soit l’accidentel, la pulsion de mort, la violence libératrice, de l’autre, l’altérité de la mort ainsi que les contradictions, la distance, l’écart, etc…
Nous vivons ainsi dans une ère qui rejette le mal ou bien se l’attribut en le fabriquant en grande série dans des manifestations spectaculaires, institutionnelles et euphémisées. (anticonformisme de l’art contemporain, transgression spectaculaire autorisée, marginalité de surface dans des vocables à la mode). Pourtant, chez Hegel par exemple, la négation était créatrice parce qu’elle détruisait le donné et permettrait la réalisation de nouvelles possibilités.
Ainsi pour Costes, conscience cathartique s’il en est, le paradis et l’enfer sont partout et il faut acclimater les deux: «Le corps: l’enfer! La tête: l’enfer! La vie: l’enfer! La mort… le sexe… la drogue… la race… la France.. le père… la mère… la sÅ“ur.. le frère… la famille… l’école… la télé… le dentiste… De pire en pire! L’empire du mal.»
Rite de possession
Le corps dans l’œuvre de Costes devient alors le lieu d’une réconciliation du négatif et du positif, d’éros et thanatos, mais aussi le lieu d’une consumation, d’un gaspillage, et d’une connexion avec la déchéance, le désespoir et la mort.
À cet égard, on pourrait rapprocher les performances de Jean Louis Costes des rites de la possession qui sont, dans une certaine mesure, un moyen de se libérer de l’énergie vitale en excès. Ce dernier dit avoir été très influencé par le film documentaire Les maîtres fous du regretté Jean Rouch qui a filmé en 1955 une cérémonie de possession des adeptes du mouvement Haiku au Nigéria. (mouvement né dans les années 20).
Au cours de cette cérémonie, les membres de la secte invoquent les génies de la force qui sont en fait les esprits des administrateurs coloniaux, soit des stéréotypes de la domination coloniale: le caporal de garde, le gouverneur, le docteur, la femme du capitaine, le général, le conducteur de locomotive, etc…
Ainsi, les dieux invoqués, ceux qui prennent possession des adeptes ne sont plus des dieux traditionnels, mais des fétiches occidentaux issus du colonialisme. Avec l’arrivée de ces génies, les membres de la secte se mettent à imiter l’homme blanc et donc à imiter le négatif, le mal, pour mieux l’exorciser. Les corps se transforment aussi sous la poussée de l’énergie vitale : ils bavent, tremblent, la respiration se fait suffocation.
Avec «les maîtres fous», on comprend ainsi l’utilité anthropologique de la transe: processus cathartique intériorisation du mal, acclimatation du négatif et libération de l’énergie vitale en excès.

