Au commencement de mon voyage, je caressais l’idée de tenir un genre de journal de bord, histoire d’y étaler mes impressions de la route, les villes visités, les pépins et les pelures. Un cahier de notes relatant les faits par dates, heures et kilomètres parcourus.
J’y ai renoncé le premier soir, à Vancouver, parce que je ne trouvais pas de stylo.
Et puis pour ce qui est des dates, des heures et des kilomètres, c’est juste des chiffres. Ça m’énerve. Comme pour l’âge et l’argent, on y accorde parfois trop d’importance. Parfois.
À la fin d’une journée, au lieu de griffonner mes impressions cyclistes, j’aime mieux m’attabler dans un petit bar et siroter une bière bien fraîche. Une ou quatre, ça n’a pas d’importance, c’est juste des chiffres. Depuis le Alibi Room, à Seattle, ce moment privilégié avec une blonde, une rousse ou une brune m’a permis d’en apprendre plus sur la culture locale de la ville visitée qu’un guide Lonely Planet aux coins cornus.
Ça commence toujours de la même manière. Je m’assis au bar, commande une bière et la serveuse se moque de mon accent. «Are you from Germany»?, qu’elle me dit en appuyant fermement sur le levier distributeur de liquide ambré. «No, from Quebec», que je réponds, en m’efforçant d’analyser sa réaction. Si elle se tortille les cils et se gratte le lobe, ça signifie qu’elle n’a aucune idée de l’emplacement géographique du Québec. Si, par miracle, elle affirme avoir déjà magasiné à Montréal, ou entendue parler des référendums, je ne peux que me réjouir.
La serveuse du Alibi Room, malgré son sourire mémorable, se gratte le lobe jusqu’au sang. Elle n’avait pas la moindre idée de cette planète nommé Québec. Je lui sers ma réplique géographique infaillible: «It’s north of New York City, in Canada». Probablement satisfaite de cette réponse, elle s’éclipse de ma vue et se met à servir d’autres assoiffés.
Le gars d’à côté, lui, sait parfaitement où Québec se trouve. Il vient du BC et s’est ramassé à Seattle pour œuvrer dans les nouvelles technologies. Je le sais, ce n’est pas clair, mais ça me suffit comme réponse. On a jasé de tout et de rien. Plus de rien que de tout, mais c’est le genre de conversation agréable qui remet les pendules à l’heure normale du Pacifique.
Le gars part de bonne heure, il travaille le lendemain. Moi, je roule demain. Pour la première fois depuis mon départ, je réalise ma chance. Je commande une autre bière. Y faut bien célébrer ça.
Un rein tout neuf
À Astoria,en Oregon, je me prends une chambre dans une auberge à mi-chemin entre le gîte touristique et l’institut psychiatrique. Sérieux.
Je me fais accueillir par une gentille dame aux allures de religieuse dévouée. Elle m’explique les règlements, le coût, et me fait remplir un formulaire. Pendant ce temps, un homme aux lunettes télescopiques me posent tout plein de questions et se met à déblatérer sur sa vie avec un débit haute vitesse.
La gentille dame lui demande de bien vouloir laisser le monsieur tranquille (le monsieur, c’est moi). Il s’appelle Fred. Il habite ici à temps plein, ça se voit. Je regarde autour et j’aperçois une dame en coton ouaté, le regard vide. Plus loin, un homme parle tout seul. Ça va ben! Peut-être pour me réconforter, je croise un couple de voyageurs, sacs aux dos. Je suis soulagé. Un peu. J’ai besoin d’une bière.
Astoria s’est forgé une place de choix dans mes souvenirs. Tranquille, charmante, scandinave. J’entre dans un bookstore et je n’en crois pas mes yeux. Autour de tasses fumantes, des barbus s’obstinent sur le libéralisme américain, avec une énergie à rendre jaloux les débatteurs de ce monde. Je tends l’oreille, charmé.
J’achète un livre et me dirige vers le seul pub qui a l’air de vivre. À part les deux amies de la serveuse, je suis le seul client. Elles me disent que l’été, la place est remplie. Elles me parlent d’un magicien qui est venu la veille et de leurs amoureux, qui travaillent pour des compagnies de coupes forestières. Une des deux amies revient tout juste de Seattle. Elle a visité une exposition de cadavres humains préservés selon un principe dit de «plastination», qui implique l’injection de silicone pour remplacer les fluides organiques. La fille n’en revient pas, elle est bouleversée.
J’avoue que le concept titille la curiosité. J’ai donc manqué la controversée Bodies, the Exhibition à Seattle. Ça me déçoit. On se reprendra, que je me dis. Lorsque l’amie se met à commander des shooters aux couleurs des Teletubbies, je m’éclipse, comme par magie. Une belle soirée tout de même.
Après consultation d’un journal de Seattle sur Internet, j’apprends qu’on a dérobé un rein de l’exposition Bodies, the Exhibition. À ce jour, le voleur, ou la voleuse, court toujours…
Stylo à boule
À Coos Bay, je me trempe au Blue Moon, un bar de néons où les boules dictent les conversations, les chicanes et les espoirs. Je ne suis pas un fan de billard, alors je m’empoche dans le trou de la porte, à la recherche d’un endroit plus sympathique et moins troué.
J’atterris dans une micro brasserie, m’accoste au bar, à côté du gars avec des tatouages. Dan, qui s’appelle. Un gars de la construction qui rêve de voir un Home Depot élire domicile dans les environs. Tant que le maire actuel sévira dans son comté, ça n’arrivera pas, me fait-il part avec une déception quasi exagérée. Je lui dit que moi, je ne suis pu capable des Home Depot. Il ne comprend pas. On change de sujet, c’est un terrain glissant.
On parle de football, c’est plus sain. Je passe plusieurs heures à jaser avec Dan. Après notre poignée de main d’adieu, il me remet un stylo aux couleurs de Harley-Davidson, en guise de souvenir. J’ai maintenant un stylo. Je pourrai peut-être commencer mon journal de bord…
Discussion