Jumeaux?: Jacques Brel vs Ian Curtis

Numéro 63

9 au 15 février 2007

Un texte de
Fabien Loszach

Publié le 9 février 2007 dans
Culture, Musique

Jumeaux?: Jacques Brel vs Ian Curtis

Les ressemblances n’existent pas de fait, elles ne sont pas «déjà-là». Elles naissent toujours d’un acte de perception et d’imagination, d’une «reconnaissance» et de rapprochements plus ou moins vérifiables.

On ne trouve donc pas une ressemblance, on la crée: on «fait ressembler», on crée des analogies. «Faire ressembler», c’est alors peut être tout simplement poétiser…

Les suppliciés élégants

Il y a tout d’abord un physique commun, une familiarité musculaire et capillaire certaine. L’idéal type du grand mince filiforme qui ne sait pas trop où se mettre. Puis, se détache de cette forme générale un regard, non pas triste comme on l’a beaucoup écrit mais plutôt affecté et profond.

La différence est importante et mérite d’être soulignée; car, qu’on ne s’y trompe pas, ce regard témoigne moins d’une peur de la vie (attitude des faibles et des extrémistes en tout genre) que d’une attitude sereine et réfléchie face à l’éventualité de la mort.

Car la mort, ces deux-là l’ont goûtée et l’ont chanté même avant qu’elle ne les rattrape: le premier du fait d’un cancer, l’autre, du fait d’une installation technique ancestrale, consistant en une simple chaise et une corde. Le minimalisme.

Il y a ensuite cette puissance lyrique et caverneuse, médiatisée par une gestuelle faite de convulsions et d’émotions non refoulées. Ian Curtis mimait les crises d’épilepsie dont il était souvent l’objet, Jacques Brel mimait ses propres chansons.

L’éphèbe de Manchester réincarnait à sa manière le théâtre d’Antonin Artaud, la mise en scène du trouble nerveux; l’Abbé Brel faisait plutôt dans l’expressionnisme à tonalité christique. À cet égard Curtis hurlait: «Je ne suis né que de ma douleur», et Brel: «je suis né dans la douleur des autres.»

Brel et Curtis, deux figures sur scène de suppliciés (mais de suppliciés élégants) qui semblent prisonniers de la profondeur de leurs textes et de la rigidité de leur corps. Reste la vie quotidienne pour les départager, car hors scène, Brel l’humaniste aimait la vie dans sa légèreté, Curtis le taciturne sûrement un peu moins.


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