L’effet d’une bombe

Numéro 23

5 novembre au 2 décembre 2004

Un texte de
Xavier K. Richard

Publié le 5 novembre 2004 dans
Idées, Société

p_idees_1104.gifUn engin explosif a fait 10 blessés légers le 8 octobre dernier devant l’ambassade d’Indonésie à Paris. Il s’agit du premier attentat dans la capitale depuis 1997. Les médias ont cependant couvert l’événement comme un fait divers, minimisant les spéculations au profit des réactions des personnalités politiques.

Paris a depuis vingt ans essuyé plusieurs de ces violences, mais la particularité de cet attentat, qui survient dans un contexte international tendu, est qu’il aurait tout à fait pu propulser Paris dans la panique post-11-septembre. Il n’en fut rien.

La surprise, elle, vient du fait que la réalité du monde chaotique tel que le décrivent les journaux télévisés n’est autre que la vôtre; que la proximité de la mort arrive à effacer en vous toute trace de prétention occidentale. Puis, en total décalage avec ce sentiment, apparaît celle (la surprise) de la parfaite harmonie du lendemain, le samedi 9 octobre, celle qui laisse tout en place sans que personne ne cède à la panique.

Les journaux français suivent l’affaire, mais aucun jusqu’à maintenant n’a remis en question la lutte contre le terrorisme du gouvernement ou n’a tenté d’inscrire cet attentat dans un mouvement global de violences.

La télévision, elle, n’a couvert l’événement qu’en cinquième titre environ, actualité internationale obligeant (le 8 octobre eurent lieu trois attentats au Sinaï contre des Israéliens, les élections en Afghanistan, l’exécution de l’otage anglais Kenneth Bigley en Irak).

Après analyse de l’engin explosif et du contexte de l’attentat, les enquêteurs français sous-entendent presque l’acte isolé, compte tenu que la mort d’individus n’était vraisemblablement pas l’objectif premier. Aucun journal français n’a fait de l’incident sa «une»; Le Figaro, sur son site web, au lendemain de l’attentat, disposait simplement son article dans la section «autres nouvelles»; les sites du Monde et de Libération offraient sensiblement le même constat.

Les journaux américains ont été les seuls à faire le rapprochement entre l’attentat de l’ambassade d’Indonésie à Paris et le contexte politique indonésien, n’hésitant pas à faire des liens entre cet attentat et certaines dates d’anniversaire de différents attentats du pays, dont celui de Bali en 2002. Radio-Canada relatait l’événement dans une brève sur son site de nouvelles, rien dans ses journaux télévisés et radiophoniques disponibles en ligne.

L’étranger

La première réaction pour l’étranger que je suis a été une panique pimentée de curiosité. J’ai toujours craint, en passant de Québec à Paris, du calme plat américain au contexte de chocs culturels européen, de flirter avec la mort anonyme, comme on peut imaginer le faire tous les jours en empruntant le RER C à Saint-Michel.

Ces rames de transport en commun, des milliers de gens les utilisent chaque matin. Cette station, précisément, a été la cible de terroristes deux fois par le passé: une fois en juillet 1995, qui est restée dans les mémoires comme l’attentat le plus meurtrier de la capitale (8 morts, 84 blessés), puis au mois d’octobre suivant (19 blessés).

Au moins une fois par semaine, la rame du RER C éprouve des problèmes techniques. Parfois, la rame est immobilisée en raison d’un colis suspect repéré dans une station en amont; on a même évacué quelques fois les voyageurs de la station au grand complet pour des raisons de sécurité non précisées.

La mort anonyme sur fond de déflagration est une pensée qui vous traverse l’esprit à chacun de ces moments. Assis parmi un lot d’inconnus dans un train du RER plongé dans le noir, ou coincés contre la porte d’un wagon de métro avec des énergumènes de la cité qui vous tâtent par-derrière le sac à dos, vous déambulez dans une métropole mondiale qui reflète, dans une échelle moindre, ce dit monde avec ses pulsations humanistes et haineuses.

J’habite à 10 minutes à pieds de l’ambassade d’Indonésie. Le 8 octobre au matin, je n’ai rien entendu. J’apprends en fait la nouvelle dans Le Monde, auquel je suis abonné. Une petite colonne à gauche de la première page m’interpelle, la suite en page 10. Un plan du 16e arrondissement complète le topo factuel; je peux quasiment y voir mon appartement. Bon sang! J’ai revêtu mon K-way après m’être assuré de détenir toutes les informations d’usage, et j’ai entamé une marche sous la pluie diluvienne, bouillonnant d’appréhensions.

Le quartier est bourgeois: grandes terrasses sur les toits, nombreuses cours intérieures, belles voitures dans les rues. Je croise un fleuriste qui semble faire des bonnes affaires malgré les parapluies qui ne passent pas dans l’embrasure de la porte.

Coin Nicolo et Cortambert. J’arrive en même temps qu’une fourgonnette blanche non vitrée conduite par un homme à la peau basanée qui se cherche un stationnement. Ç’a été plus fort que moi, j’ai gardé mes distances, attentif. Sur les nerfs oui! Deux policiers restés sur place depuis la matinée viennent lui parler, l’air complètement décontracté, tout semble être dans l’ordre.

Derrière, j’aperçois les plaques de tôle qui cachent le cratère, puis l’aspect du sous-sol, dévasté. La pièce du coin, la plus près de la déflagration, semble être un salon, puis suit une espèce de débarras et enfin une cuisine. Je vois tout ça car les fenêtres n’y sont plus; elles ont laissé place à des trous difformes, ruisselants de la pluie qui s’infiltre à l’intérieur.

Mon regard monte: toutes les vitres du périmètre ont explosé. Les volets sont tous tirés, mais on aperçoit bien les lucarnes décharnées et les éclats sur les trottoirs qui témoignent du choc de l’explosion. L’endroit est par contre assez passant pour une journée de pluie. Des curieux comme moi tournent en rond, jetant parfois un regard par-dessus la mince parcelle de bitume clôturée.

Nous sommes seulement six heures après l’attentat, et c’est à se demander si nous sommes au bon endroit. Pourtant, ces volets fermés, ces bruits incessants de travaux dans les appartements de l’ambassade, ces ouvriers qui déambulent avec dans les mains de nouvelles vitres…

Le même jour, une bombe lacrymogène a explosé dans la station Place d’Italie, m’a dit une copine qui a dû évacuer tambour battant, foulard sur la bouche. Dimanche, deux jours après l’attentat, les autorités sanitaires d’Île-de-France procédaient à un exercice de simulation. Une bombe sale (radioactive) explose dans le métro et 53 fausses victimes sont prises en charge par l’hôpital le plus proche, en l’occurrence l’hôpital Necker. On ne sait plus très bien qui a fait quoi ces derniers jours.

À l’échelle nationale, on sent que l’attentat contre l’ambassade d’Indonésie n’a pas suscité grand émoi. En étranger, moi, je lève le sourcil devant leur téléviseur et transpire.


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