L.A. 1990

Numéro 168

13 au 19 novembre 2009

Un texte de
Marie-Claude Élie Morin

Publié le 13 novembre 2009 dans
Fiction, Nouvelle

L.A. 1990

Chacun des deux seins de Stepheny est à peu près gros comme ma tête. Ses faux ongles sont peints en rouge et décorés avec des autocollants en forme d’étoiles filantes. Aussi quétaine que l’orthographe ridicule de son prénom. Quand elle rit, son corps au complet tremblote comme du Jell-O.

Stepheny est dans ma classe de 6e année.

Elle a 13 ans, mais elle a l’air d’en avoir 18. Il y a plein de rumeurs à son sujet. Elle a déjà couché avec un gars, c’est sûr. Même qu’elle aurait déjà eu un avortement.

Elle a des cicatrices sur les avant-bras, on ne sait pas d’où ça vient. Moi, si.

Comme Fresh Prince

Stepheny est mon amie. Comme elle, je fais partie de la confrérie des rejets à l’école, vu que j’ai atterri ici dans une école publique de Los Angeles il y a deux ans et que je peine encore à m’intégrer.

Mais la différence entre Stepheny et moi (à part évidemment que sa peau est noire, noire, noire), c’est qu’elle se tape 1h30 d’autobus tous les matins à partir de son quartier de Watts, dans le sud de la ville, pour venir faire des tables de multiplication dans la même classe que moi.

Los Angeles, en 1990, ça crépite. Papa Bush est au pouvoir. Le culte du fric à son apogée. Les valets devant les restos de Beverly Hills n’en finissent plus de garer des Porsche, des Ferrari.

Ça gronde, aussi. Il y a des fusillades dans les drive-by toutes les semaines. Nous, on habite à Bel-Air. Ben oui, comme Fresh Prince. Ce n’est pas un château, remarquez. Et il y a une école publique juste à côté.

Depuis les années 60, la ville maintient une politique de déségrégation forcée dans les écoles. Tous les matins à l’aube, Stepheny et des centaines d’enfants des quartiers pauvres (la plupart des Blacks et des Latinos) sont cueillis par des autobus qui les emmènent à l’école dans des quartiers riches (et blancs). Mais la déségrégation, ça fonctionne surtout sur papier.

Dans les faits, les autres élèves, comme Mandy, future starlette blonde anorexique, fille d’un papa chirurgien esthétique et d’une maman agente à Hollywood, sont à peine au courant que Stepheny existe. À part quand vient le temps de rire d’elle, parce que le midi, Stepheny mange des burritos à la cafétéria.

Eeeeeeeewwwww.

Le ballet classique, la harpe ou le tir à l’arc

L’avantage d’être en phase terminale de «nerd-ité» et de faire partie des losers, c’est que, moi, je sais que les cicatrices aux bras de Stepheny, c’est à cause de son nouveau chaton.

Je sais aussi qu’elle a très peur de l’été qui s’en vient parce que maintenant qu’elle aura terminé le primaire, sa grande sœur va pousser pour qu’elle soit initiée dans les Crips, un des gangs les plus violents de L.A. Et que sa tante, qui fume du crack, va probablement perdre la garde de son petit garçon.

Stepheny est mon amie, mais c’est avec Mandy que je risque de me retrouver au secondaire, dans un chic collège privé censé me préparer aux universités encore plus chic du Ivy League. Je me farcis d’ailleurs depuis quelques mois des fins de semaine remplies de tests psychométriques et d’entrevues surréalistes où on me demande très sérieusement si je préfère le ballet classique, la harpe ou le tir à l’arc.

Je n’ai jamais su ce qui est arrivé à Stepheny.

Deux ans plus tard, revenue à Montréal, je regarde à la télé son quartier, Watts, s’embraser. Les émeutes suivant le procès bâclé des policiers blancs qui ont tabassé Rodney King durent des jours et des jours: tout est saccagé, brûlé. Un gros «fuck you» exaspéré, désespéré, de la part de ceux qui torchent les chiottes et lavent les draps des rich and famous.

J’ai repensé à Stepheny dernièrement en lisant les lettres d’opinions de parents excités qui défendaient les écoles privées. En sous-texte, il y a toujours cette chose pas jolie, pas avouable, pas politiquement correcte: vouloir que son enfant fasse partie de «l’élite».

Pour m’amuser, je m’imagine Stepheny adulte, obèse et altière, leur sacrer une belle volée.


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