Magali Babin: La bricoleuse de sons

Numéro 16

2 au 12 avril 2004

Un texte de
Stéphane Martel

Publié le 2 avril 2004 dans
Culture, Musique

p_mus_ent_MB.gifLa mystérieuse Magali Babin, ancienne guitariste du quintette féminin punk/improvisatoire Les Nitroglycérines, travaille le son et le métal depuis fort longtemps. En réalité, sa fascination pour les instruments et objets métalliques remonte au tout début des années 90, immédiatement après la phase fuzzée des Nitros.

Son premier album Chemin de fer, paru sur l’étiquette No Type il y a deux ans précisément, présentait une musique clairement non conventionnelle, différente, aventureuse, ingénieuse et parfois même vaguement sensuelle. Une musique de silences et de bruits, d’espace et d’écho. La quincaillerie métallique de Magali se veut large et variée: casseroles, ressorts, écumoires, batteurs à mains, archets, cordes de guitares, table-tournante, roches… Tout y passe. Une démarche singulière et étonnante qui aurait certainement plu aux Berlinois d’Einstürzende Neubauten.

Active sur la scène locale de musique actuelle depuis une dizaine d’années, la jeune femme aux longs cheveux noirs, coupe Louise Brooks, a partagé la scène avec, entre autres, Martin Tétreault, Éric Létourneau, Lori Freedman, Alexandre St-Onge et James Schidlowsky et offert des performances à Philadelphie, Baltimore et New York. De quoi rendre jaloux bien des musiciens. Rencontre avec la pétillante bricoleuse de sons.

Depuis quand travailles-tu avec les objets métalliques?

Magali Babin: Depuis que je joue de la musique. Même en 86, quand j’étais guitariste dans un groupe punk, mon instrument était avant tout un objet qui servait à amplifier six cordes métalliques.

On a déjà qualifié ta musique de «sculpture sonore» et de «cinéma pour l’oreille». Éventuellement, serais-tu intéressée à créer de la musique pour un projet filmique ou pour la télévision?

MB: On m’a déjà approchée pour le cinéma. C’était pour un film mi-science-fiction, mi-horreur, parfait pour moi! Malheureusement, le projet ne s’est pas concrétisé; un rêve parti en fumée. J’aime créer des ambiances sonores inquiétantes, hypnotiques et mystérieuses. Ce qui provoque chez les gens des images en écoutant ma musique vient en grande partie du fait qu’on ne reconnaît pas l’instrumentation, on imagine d’où proviennent les sons. Pour certains, ce sera un bruit d’eau, pour d’autres un bruit de feuille, etc. Mais pour revenir à ta question, les propositions pour le cinéma reviendront peut-être, je l’espère. Mais pour ce qui est de la télévision, ça me semble un domaine difficile à atteindre.

Comment procèdes-tu pour la «composition» de tes pièces? Dans quel environnement travailles-tu?

MB: Avant, le geste improvisé était pour moi un bon canevas mais de plus en plus ma musique commence par une idée. J’intellectualise beaucoup ce que je recherche comme son, comme geste. J’écris, je dessine, je cherche des références. Quand l’idée devient trop vivante dans ma tête, je la concrétise en son.

Parle-moi de la collaboration studio de Jogging dans la maison hantée avec Mario Gauthier et Alain Chénier. Comment s’est-elle produite?

MB: Cette pièce a été créée tout simplement grâce à un heureux hasard. En fait, nous nous sommes amusés avec une des pistes déjà enregistrées. Nous l’avons jouée à l’envers et manipulions la vitesse manuellement grâce à un logiciel de son. Chacun à notre tour, nous avons fait un tour de piste.

Certains ont comparé ton travail avec celui de Seth Nihil, Alexandre St-Onge, Jupitter-Larsen. Des comparaisons dérangeantes ou flatteuses?

MB: Les comparaisons, comme les étiquettes, je n’y fais pas très attention. Je travaille avec Alexandre depuis plusieurs années. Je pense que nous avons la même qualité d’écoute pour jouer de la musique improvisée. Nous avons également travaillé avec Éric Létourneau sur des œuvres plus complexes au sein de notre trio de performance sonore, Mineminemine. La relation que nous établissons entre le son et la performance est sûrement un élément commun entre le travail de Larsen et le mien.

Tu travailles déjà sur un prochain projet d’album? Tu as une idée à quoi cela ressemblera?

MB: Oui j’y travaille, mais j’aime dire paresseusement. Ce prochain album aura comme thématique l’intimité.

Sur Pluie de homards, on retrouve la pièce Rain de Ian Nagoski en fond sonore. Pourquoi ce choix?

MB: Je dirais que c’est le concept de la complémentarité des contraires qui m’a une fois de plus inspirée. Lorsqu’on écoute Pluie de homards, on entend deux univers sonores qui ne sont pas vraiment fondus l’un dans l’autre. Il s’agit de deux sources indépendantes et jouées parallèlement l’une à l’autre. L’une est loin, l’autre est proche. L’une est claire et répétitive, l’autre et saccadée et énigmatique. L’une a été produite à partir d’un objet en acier inoxydable, très lisse, l’autre est le son cru de la rouille que je gratte. La rencontre des extrêmes est un leitmotiv important dans ma démarche.

Quel genre de musique as-tu l’habitude d’écouter chez toi?

MB: J’ai la chance de vivre avec un collectionneur de musique. Nous écoutons (et faisons connaître à nos enfants) vraiment plusieurs genres de musique. Mais, étrangement lorsque je suis seule, je n’en écoute pas. J’aime les bruits de fond. Les sons organisés de mes appareils électroménagers. Les bourdonnements confus provenant de chez mes voisins. Les sons de ma vieille maison qui craque de partout. Les sons anecdotiques provenant de l’extérieur. Je suis une auditrice contemplative, parfois je pense même que j’aime écouter l’herbe qui pousse (rires).

Quelle expérience auditive particulière désirais-tu faire vivre à celui qui tend l’oreille à Chemin de fer?

MB: Si expérience il y a, disons peut-être celle des possibilités.

Comment envisages-tu l’avenir de la musique dite «bruitiste», «abstraite» ou «avant-gardiste»?

MB: Je pense que la création sonore sera toujours en marge de «l’industrie» de la musique. Par contre, elle est et restera une partenaire indispensable aux autres formes de création. En ce qui me concerne, j’aimerais travailler davantage avec les dimensions qu’apportent par exemple la danse, le théâtre, le cinéma et pourquoi pas l’art web, les nouveaux médias.

Ce que j’ai à offrir, ce sont des ambiances, des textures, des lieux, des personnages sonores. Comme je le disais auparavant, depuis trois ans je travaille au sein d’un collectif de performance sonore. Avec Mineminemine, le son est un accessoire, tout comme l’espace, l’éclairage, la présence. Ces éléments composent une action performative qui peut être narrative ou non. Je pense que la création sonore, qu’elle soit «bruitiste», «abstraite» ou «avant-gardiste», a tout intérêt à se produire autrement que sur les supports conventionnels et dans les circuits de la scène dite musicale…


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