Ma relation avec le brocoli a toujours été légèrement incomprise par mon cercle amical. C’est un peu à cause de ma mère. Durant ma jeunesse, elle me disait qu’il fallait manger le brocoli, car c’était bon pour le pénis. Sans m’interroger davantage sur les fondements de cette affirmation, j’en mangeai. Beaucoup. Il n’en fallait pas plus pour développer une légère dépendance envers ce bouquet vert.
Avec les années, la dépendance s’intensifia. Dans les réveillons, les fêtes d’amis et les cocktails, je troquais les conversations pour le plaisir gustatif d’un brocoli trempé dans une trempette. J’épluchais les minutes à l’ombre du plateau de crudités. Je pouvais envisager une bribe de conversation qu’après une consommation soutenue de mon légume fétiche. Pas avant. À moins de parler la bouche pleine.
Brocoli maudit, quand tu nous tiens…
La dépendance fit place à l’obsession. J’ai un vague souvenir (probablement vague parce que je tente de l’oublier) qui me place en pleine tempête de neige (genre hiver 1995), marchant d’un pas décidé vers l’épicerie, pour me procurer un brocoli. Et une trempette. Pour finalement arriver à l’épicerie et découvrir qu’elle était fermée. Assez pathétique.
Au cours de ce même hiver, j’ai même posé ma candidature pour un poste de mascotte sous payé. Dans mon for intérieur, je caressais le désir de parader, en saluant une foule déchaînée, déguisé en brocoli. Une vraie obsession, qui ne s’est heureusement jamais manifesté sur le plan sexuel. Du moins, pas encore.
Dans le comté de Monterey, le tourisme et l’agriculture se côtoient sur l’échiquier économique. On ne plante pas des touristes. On tente plutôt de les cultiver, à coups de musées et de centres d’interprétation. L’omniprésence des champs de fruits et de légumes suffit à convaincre le visiteur de l’importance de l’agriculture pour ce comté aux effluves espagnols. Et pour dépoussiérer ma vieille obsession.
Les petits bonhommes verts mangeables reviennent me hanter, sans avertissement. Partout, les brocolis parsèment la chaussée. L’image me dépasse. Je pédale à travers des brocolis et on me surnomme «carotte» (rousseur oblige) depuis que je suis gros comme une aubergine. Je me sens soudainement légume.
Brocoli californien, travailleurs mexicains
Comme pour extirper mes pensées végétales, une poignée de travailleurs des champs me sifflent et m’envoient la main. Je les salue et déploie un large sourire de navet. Ces gens-là passent leur vie à côtoyer des brocolis, ils ont probablement décelé mon obsession.
Je ne sais pas pourquoi, mais je suis content. Content dans le sens de légèrement flatté. Flatté de m’être fait remarquer par ces petits Mexicains, imbibés de sueur, qui passent toute la journée au soleil.
Il ne me reste qu’à apprendre la phrase «le brocoli est bon pour le pénis» en espagnol, afin de leur transmettre la bonne nouvelle, et d’apaiser leurs journées de dix-sept heures.
D’ici là, je promets de saluer tous les travailleurs des champs. Ils ont l’air de me comprendre…
Je lis Big Sur, d’Henry Miller, à la lueur de ma lampe frontale. Dans quelques heures, c’est dans la Henry Miller Library que je tournerai des pages, mes yeux et ma tête, histoire d’absorber le plus d’éléments possible de cet endroit mythique.
Dans mon estomac, à côté des brocolis, il y a des papillons qui volent. J’ai hâte de visiter cette place. Vraiment hâte.
Discussion
Je le croque, ton texte.
Ton style est un vrai régal. J’ai trouvé mes prochaines lectures…
vanessa s.