La célébrité: un nouveau droit acquis pour les enfants de 2010?

Numéro 196

29 octobre au 11 novembre 2010

Un texte de
Thomas Leblanc

Publié le 29 octobre 2010 dans
Idées, Société

Des fois que les enfants de l’élite du show business dicteraient les tendances à venir…

Quand la musique pop est une obsession, on ne peut qu’être curieux devant le cas d’une fillette de neuf ans dont le premier clip a été vu des millions de fois en une semaine, surtout si la fillette en question est la fille de Will Smith.

Née en 2000, Willow Smith est un produit de notre époque. Une enfant qui a déjà quelques films dans sa boîte à lunch, une héritière du Fresh Prince qui marche dans les traces de papa (la petite Smith joue, chante, danse) et lance Whip My Hair, une chanson accrocheuse à la production laptop cheapo, parfaite pour faire vendre des millions de sonneries de téléphone. Et puisqu’elle habite les fameuses «hills» derrière Hollywood, le chemin pour signer un contrat avec la compagnie de disques de Jay-Z n’a pas dû être très long.

Penchons-nous d’abord sur le contenu de Whip My Hair, présentée comme un appel à l’authenticité. La petite Willow y chante l’individualité conformiste que la culture pop nous vend comme le Graal existentiel donnant un sens à nos vies.

Dans le clip, Willow permet aux autres enfants d’exprimer leur personnalité, eux qui sont tous pareils avant son arrivée dans la cafétéria avec son boom box. Ce message positiviste qui nous dit «soyez qui vous êtes et faites taire les rabat-joie» devient en langage préadolescent états-unien:

Don’t let haters keep me off my grind
Keep my head up I know I’ll be fine
Keep fighting until I get there
When I’m down and I feel like giving up

I whip my hair back and forth
I whip my hair back and forth (just whip it)
I whip my hair back and forth

En regardant le clip aux allures de pub futuriste pour les ventes du retour en classe au Walmart, on imagine la scène où la petite Willow, que certains blogueurs qualifient d’icône de la mode, demande à papa Will de faire carrière dans la pop: «Daddy, please!», «Oui, chérie, tout ce que tu veux.» (Après tout, elle aurait assisté en première rangée à un défilé de mode d’Armani à Milan.)

«Tout ce que je veux?»

Parlez-en à Noah Cyrus, qui au même âge que Willow porte des déshabillés en dentelle sur les tapis rouges. En janvier dernier, elle enchantait le monde avec une prestation en webcam de Tik Tok de Ke$ha. On se rappelle que Ke$ha s’y rince la bouche au Jack Daniel’s après une soirée très, très crunk. Peu après, Noah annonçait qu’elle souhaitait lancer sa propre entreprise: une collection de lingerie pour enfants.

Oh, et Noah Cyrus est la petite soeur de Miley Cyrus (donc fille de Billy Ray Cyrus), la mise en abîme de l’enfant-célébrité avec son personnage d’Hannah Montana, qui menait une double vie de pop star et d’écolière sur le Disney Channel. Miley chante aujourd’hui qu’elle ne peut être apprivoisée (I Can’t Be Tammed) et on souhaite (ou pas, parce que c’est méchant) secrètement qu’elle suive les traces de Lindsay Lohan.

Britney Spears et son Mickey Mouse Club semblent soudainement bien naïfs.

Faire comme les grands

Je croyais le cas de Noah Cyrus isolé jusqu’à ce que je tombe sur cette vidéo de Cecilia Cassini, une fillette de onze ans, en entrevue à la télé américaine pour le lancement de sa première collection. Onze ans. Sa première collection.

Écoutez sa façon de parler: des intonations d’adulte et des airs de fille de riches de dix ans son aîné dans une téléréalité sur MTV.

Chaque époque a ses enfants-vedettes, c’est vrai.

Mais aujourd’hui, la célébrité est davantage un droit qu’on semble consentir à sa progéniture. Un cadeau qu’on lui fait, une occasion de se présenter au monde avant la puberté et la perte de l’innocence. Bien sûr, les parents et maisons de gérance exploiteurs de Jordy, de Judy Garland, des jumelles Olsen et autres Nathalie Simard existent probablement encore dans les corridors de stations de télé, mais on nous présente désormais les célébrités préadolescentes comme des modèles d’épanouissement et de créativité, matures pour leur âge. Pire, on dépeint la célébrité comme l’ultime aboutissement du travail. Mais quel travail?

Désormais, ces enfants ont la possibilité de présenter sur Internet les spectacles de sous-sol que nous réservions aux matantes à Noël. La légende veut que Justin Bieber – la contribution canadienne à la culture préadolescente – ait été découvert par Usher grâce à ces vidéos qui le montraient chantant les plus grands airs de la radio FM d’aujourd’hui.

(Moi, à onze ans, je me contentais de danser dans le salon familial sur le premier album des Spice Girls.)

Si les célébrités américaines ont remplacé la religion ou la mythologie dans notre façon occidentale d’aborder le monde, on peut dire qu’avoir un enfant célèbre aux États-Unis revient un peu à lui obtenir une place à l’Olympe.

On voudrait bien nous faire croire que ces enfants sont des individus complets dotés d’une personnalité forte, capables de facilement surmonter les impairs de l’industrie du divertissement. Qu’ils sont maîtres de leur carrière et surtout, libres de tirer la plogue à tout moment.

N’importe quoi

Après tout, comme adultes, leurs parents ne peuvent pas reconnaître que leur descendance est imparfaite et que notre époque l’est encore plus. Comme parents, on aime se faire rêver, et pire, le public embarque.

Des concepts comme les marques, les relations publiques ou les tendances font tellement partie du discours actuel qu’il n’est pas étonnant de voir une enfant se découvrir un intérêt pour l’industrie de la lingerie à l’âge où Anne-Marie Losique était une écolière gênée qui ne se doutait sûrement pas qu’un jour elle ferait la rencontre de Ben Affleck, du Botox et d’une friteuse.

Quoi qu’il en soit, il sera intéressant de voir grandir les enfants d’aujourd’hui, nés après l’iPhone, Facebook, Lady Gaga, American Idol et la téléréalité. S’il est vrai que beaucoup se joue avant six ans dans le développement psychologique de l’être humain, on peut s’attendre à observer l’émergence d’une génération Passe-Partout avec l’idéologie capitaliste multipliée par deux ou par trois.

Les enfants-vedettes sont présentés au public préadolescent comme des modèles pour construire leur identité plutôt que comme des génies rares ou des êtres au talent exceptionnel. En regardant ces jeunes mener des carrières d’adultes, je suis envahi par la compassion en repensant à l’existence étrange de Michael Jackson, Macaulay Culkin ou Drew Barrymore. Si la célébrité est l’accomplissement ultime et qu’il est accessible avant l’adolescence, quelle forme d’espérance les enfants scotchés à l’écran et plogués sur leur iPod peuvent-ils entretenir face à leur propre avenir?

Les enfants d’aujourd’hui seront-ils nostalgiques de leur 10 ans comme certains sont aujourd’hui nostalgiques de leurs 20 ans?


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