La culture québécoise est-elle en crise?

Numéro 68

16 au 22 mars 2007

Un texte de
Xavier K. Richard

Publié le 16 mars 2007 dans
Culture, Médias

La culture québécoise est-elle en crise?

Il y aura eu peu d’essais publiés au Québec qui auront eu cette ampleur intellectuelle.

Vu la quantité des auteurs (141!) qui ont pris part à La culture québécoise est-elle en crise?, sorti en librairie le 13 mars dernier, l’exercice a toutes les apparences d’un ultime cri du cœur pour entraver cette décadence vile qui fascine notre société du spectacle. C’est du moins ce que nous disent 64 % de ces 141 intellectuels, selon Le Devoir des 10 et 11 mars 2007.

Le journal a été le premier à traiter de l’essai. Il en a d’ailleurs fait sa une, avec un certain malaise. Celui de poser une question de manière si triviale, qui exige une réponse binaire, manichéenne, et dont les médias sont si friands… Car oui, le pitch journalistique a de la gueule, et même pour Le Devoir qui y allait du titre léger: «Les intellos dépriment».

Mais le bal ne faisait que s’amorcer, alors que petit à petit, le livre suivait la route de la mise en marché tout ce qui a de plus conventionnelle, avec un Gérard Bouchard on ne peut plus participatif et en totale soumission au système que dénonce pourtant le livre…

Résister à la dérision

Ce système, c’est celui qui ne permet pas aux idées de se subordonner à l’angle journalistique, celui qui privilégie ce qui émeut, ce qui choque, ce qui «parle» aux lecteurs, aux auditeurs. Gérard Bouchard semble un habitué de ces formes d’expressions médiatiques, assez qu’il réussit l’exploit de s’extraire de sa profondeur historique pour faire un bilan de son «enquête», le pauvre, grâce à des statistiques.

C’est dire que ces intellectuels, représentés par l’historien, en critiquant durement les médias et leur caractère commercial, ont complètement évacué l’idée que cette commercialisation a déjà bien assez envahi l’expression même de nos idées en contexte médiatique. Ainsi, leur essai est présenté tel un bilan, un autre, sous les doux sobriquets «pessimiste» et «fragmenté», selon les propres constats de Gérard Bouchard.

À mon avis, elle est là la véritable crise de la culture: les intellectuels sont incapables eux-mêmes de s’émanciper des cadres médiatiques pour parler de grandes idées, alors que c’est pourtant le combat qu’ils mènent pour quantité d’entre eux. Ils disent être réprimés par le système médiatique, mais ont-ils seulement la capacité d’assurer si on leur en donne l’occasion?

Gérard Bouchard n’est pas à une contradiction près. À l’entendre affirmer à Christiane Charrette qu’Internet ait pu se substituer aux intellectuels, on se pince. C’est la confusion des genres la plus complète, d’une naïveté fascinante. Il éclaircit sa définition de l’intellectuel ainsi: «Quelqu’un qui a les outils intellectuels pour prendre une distance par rapport aux réalités dans lesquelles il vit». Avec cette typologie, Christiane Charrette elle-même serait une intellectuelle plutôt notoire.

À René Homier-Roy, à Bazzo.TV, il se fait scolaire à souhait, assez pour qu’on «sente» l’échec de la pensée juste en l’écoutant parler…

Finalement, dans l’article du Devoir, il légitime son propre optimisme face à la culture québécoise en soutenant que si «la culture fonde le social, ce dernier devrait aussi montrer des signes de crise». En quelque sorte, puisque le social va relativement bien, il en va de même pour la culture.

Or, on peut très bien être une population éduquée, et être tout de même une population d’idiots, non? On peut très bien avoir un faible taux de criminalité et éprouver une diminution des mouvements de grèves tout en n’étant pas des citoyens mous et approbatifs pour autant… Il y a beaucoup de révoltés mous, d’accord, mais tout de même ils sont révoltés…

La tentation de la table rase

Une chose est sûre, cette caste d’intellectuels n’est pas la mienne. J’ai 24 ans, et crois fermement que ces propos sur la culture n’ont pas leur place, pas de cette manière si… scolaire.

Cet essai a peut-être quantité d’idées intéressantes (non, je n’ai pas lu le livre), mais s’insère dans le commun des mortels via les médias avec un caractère funeste, portant un message bien maladroit à la jeunesse, aux créateurs et libres-penseurs d’ici qui ne sauraient lui donner qu’une valeur anthropologique. Bref, grâce à Gérard Bouchard, on voudrait se permettre d’ignorer l’ouvrage collectif…

Et c’est bien dommage, car je partage certainement les idées de certains de ces intellectuels, notamment à propos des médias. Mais jamais pourrais-je endosser les mythes que l’historien lui-même propage malgré lui à propos des intellectuels, soit une impossibilité d’initier des discussions hors des impératifs commerciaux dans les médias, un certain constat d’échec des idées face au spectaculaire, et au bout du compte, une méconnaissance profonde de cette dite société du spectacle, et du coup, de ceux qui la gèrent et la pensent: les jeunes.

Lui, Gérard Bouchard, cet intellectuel qui, pourtant, est si bon élève avec les médias et si enclin à endosser leurs angles journalistiques… C’est assez troublant. Tout ça donne juste envie de faire table rase, comme nous sommes tentés de le faire si souvent au Québec… Ces scolaires, ils nous empêchent de penser, s’extraient de la vie culturelle pour ensuite nous livrer leurs réflexions dans un langage désinvolte, quasi désintéressé.

Adorno? Oui Adorno, parlons-en. Il se retourne certainement dans sa tombe… C’est l’image qui me vient lorsque, finalement, je tombe sur la couverture de la section culturelle de Radio-Canada.ca à propos de l’essai. Le texte, tout ce qu’il y a de plus formaté, fait l’apologie des déclinologues (angle journalistique aidant) tout en citant un certain Gérald Bouchard…

Oui, tout y est.


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire

Nous sommes désolés, il n'est pas possible de réagir à cet article pour le moment.