La fillette aux 26 doigts

Numéro 205

18 mars au 14 avril 2011

Un texte de
Louis-Simon Pilote

Publié le 18 mars 2011 dans
Chroniques, Made in China

Convaincu qu’il peut survivre en suivant un régime alimentaire à base de scorpions et d’algues marines, Louis-Simon Pilote parcourt la Chine en squattant le divan de qui veut bien l’accueillir. Deuil de patates frites en perspective.

Une curiosité malsaine me pousse à siroter doucement la dernière gorgée de thé qui git au fond de ma tasse: c’est que je veux voir comment Karey s’y prendra pour manger les énormes têtes de poisson et les carapaces de crevette disposées avec minutie dans le fond de son assiette.

Le volubile hybride, qui se situe quelque part entre Jackie Chan et Elvis Costello, bosse au restaurant cantonais où il a réussi à m’attirer avec ses quelques notions d’anglais. Pour ma part, je n’ai aucune idée de ce que je viens d’avaler, mais c’était rudement épicé, même le garçon de table se fout de ma gueule à me regarder suer comme une carpe.

Au milieu des nains mandchous qui distribuent des tracts dans la rue, fasciné par la fillette aux 26 doigts (12 aux mains, 14 aux orteils) qui fait la manchette, ou encore par le Fu Yandong qui dirige un ballet de 6 truites à travers un exercice de nage synchronisée peu orthodoxe, Karey est le premier Chinois qui me rappelle que j’existe.

Bref, je dirais que les Parisiens sont très courtois quand on les compare aux Hongkongais… Enfin, je veux dire que mon nouvel ami méritait bien un rôle prépondérant dans les premières lignes de cette chronique.

Je me suis d’abord installé dans le quartier très animé de Causeway, adjacent aux districts de Wan Chai, Admiralty et Central à Hong Kong.

Je dois dire qu’une des premières choses qui frappe dans ce pays est le rapport qu’entretiennent les Chinois avec leurs sécrétions nasales. On peut trop souvent les observer se fouiller longuement dans le nez avec une désinvolture alarmante, ou encore se racler sauvagement la gorge, provoquant ainsi un vrombissement tonitruant. Néanmoins, ce passage obligé par Hong Kong aura valu le détour…

La dernière fois que j’ai vu le soleil, c’était à 8000 mètres du sol. Depuis, le smog et la mauvaise température m’ont empêché de bénéficier de ce droit naturel. J’en fais mention non pas parce que je suis venu ici en quête de sable et de cocotiers, mais bien parce que la situation m’a privé du privilège d’admirer le splendide bouddha de bronze de 30 mètres qui siège au sommet de l’île de Lantau.

Hier, c’est avec un Taïwanais au nez anormalement aplati et une jeune esclave de Gucci, qui s’est assoupie sur mon épaule, que j’ai traversé la frontière de la République populaire de Chine – moment de tension extrême depuis le début de ce périple.

Mon arrivée à Guangzhou a été pour le moins catastrophique: le numéro de téléphone de mon contact était hors service et l’adresse qu’il m’avait filée, incomplète… Heureusement, il y a Karey qui aura réussi à jeter un filet de lumière dans un racoin de mon être.

Je vous laisse, il y a une finale de ping-pong enlevante sur le réseau des sports. La suite bientôt.


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3 commentaires
  1. Laurence Loump says:

    Dans la philosophie chinoise, la circulation est primordiale. C’est pour ça, les crachats.

  2. Louis-Simon Pilote says:

    Je parlais essentiellement de decrottage de nez et de raclage de gorge- je n’ai pas mentionne les crachats car, comme vous le savez, depuis la crise du SRAS le gouvernement chinois a interdit le crachat en public. La Chine n’est plus ce qu’elle etait…

  3. Sophie B. Samson says:

    Louis-Simon, merci d’écrire de cette façon. J’espère plus de textes.

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