La fin de l’aventure

Numéro 72

13 au 18 avril 2007

Un texte de
Véronique Labonté

Publié le 13 avril 2007 dans
Culture, Livres

La fin de l’aventure

Les chefs se querellent, argumentent, discourent, tentent d’interpeller ne serait-ce qu’une parcelle de l’électorat: tout compte. Fatalement, seulement l’un d’eux accèdera aux plus hautes fonctions de la Belle province.

De l’autre côté du petit écran, des regards vides et fuyants s’affairent à nettoyer la vaisselle du souper. Parfois, une discussion s’anime autour d’un thème de la campagne, mais plus régulièrement il ne s’agit que de commentaires sur une déclaration ou un choix esthétique. La politique québécoise s’ennuie.

L’aventure, là où on la cherche…

«C’est impressionnant de voir la foule se rendre à un meeting: solennelle, émue, le regard enfièvré. Il faut avoir les nerfs solides pour supporter le moment où la foule accueille chacun d’entre eux avec des cris extatiques. Il est bon d’être parmi eux. D’applaudir, de rire et de se fâcher avec eux. Là on sent vraiment leur patience et leur force, leur dévouement et leur menace.» R. Kapuscinski, Il n’y aura pas de paradis.

C’est ainsi que le journaliste polonais Ryszard Kapuscinski décrivait les grands rassemblements autour des leaders africains qui ont porté leur pays à la fin des années 50: l’égyptien Nasser, le ghanéen Nkrumah, le guinéen Sékou Touré et le congolais Lumumba.

Le voyage dans lequel nous entraîne Kapuscinski combine passion et angoisse. Le périple que l’auteur d’Ébène nous propose avec Il n’y aura pas de paradis est parsemé d’embûches, de sang, de faim, de peur et de sueur.

De Léopoldville à Alger, de Damas à Tegucigalpa en passant par Nicosie, le journaliste-écrivain transmet une foi inébranlable en son travail et sa nécessité.

Qu’est-ce que les journalistes politiques québécois peuvent bien couvrir? Devant eux, des partisans éparpillés dont la conviction s’amenuise. Mario Dumont qui utilise les beat de DJ Champion sans son autorisation, Jean Charest et ses États-Unis-pour-réussir ou encore, des souverainistes déçus qui acceptent Boisclair avec leurs souvenirs éteints de chefs plus charismatiques.

Aucune traversée de désert, de contrôles sauvages ni même une quelconque bombe lacrymogème pour satisfaire leur âme de reporter. La politique québécoise en campagne électorale ressemble à un champ de bataille abandonné.

Québecouxville

Sans danger, les luttes politiques sont ennuyantes. L’impression d’être sur une ligne téléphonique en attente fait somnoler l’électorat québécois et le journaliste s’emmerde.

«Assis à son bureau, l’homme se met à penser différemment, il change son point de vue sur le monde, son échelle de valeurs. [...] Désormais, il sait, alors qu’hier, sans bureau, il ne savait rien.»

La profession journalistique s’est sclérosée. Pris dans son décor, ses dépêches ou son autobus, le journaliste politique attend, jamais loin du confort bureaucratique. Rien d’excitant, mais sortir de l’autobus ferait de lui un anarchiste.

Son bureau est loin, ne reste que son portable pour rendre compte des luttes excitantes du chef en présence. Le confort est l’ennemi du journaliste, le ou la relationniste n’est jamais loin pour lui préparer une ligne ou deux.

À moins d’un accident tragique d’autobus au tournant de la 132, le journaliste politique québécois ne risque rien. Pourtant, personne ne voudrait sa place. «Derrière un bureau, j’ai l’impression d’être près de la fin, je dépéris. Car le bureau a encore la dangeureuse particularité de servir d’instrument d’autojustification.»

Confiance et sincérité

Décédé le 22 janvier 2007, Ryszard Kapuscinski a été le seul correspondant polonais en Afrique des années 60. L’Agence Polonaise de presse (PAP), qui l’employait, perd sa trace à maintes reprises. Souvent sans le sou, misant sur la chance et la bonté, Kapuscinski le globe-trotter a donné aux journalistes et reporters un modèle de persévérance et de talent.

Correspondant à travers la planète, il fait la couverture des grands bouleversements de ce monde, se dirigeant de coup d’État en coup d’État, de guerres fraticides en luttes nationalistes, gardant toujours en tête l’importance d’informer. Son regard sévère empreint d’humanité aura servi de claque sur la gueule au journaliste endormi.

Ryszard Kapuscinski, Il n’y aura pas de paradis; La guerre du foot et autres guerres et aventures, Éditions Pocket, Paris, 2003.


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire

Nous sommes désolés, il n'est pas possible de réagir à cet article pour le moment.