La mort du Polaroïd en photos

Numéro 112

18 au 24 avril 2008

Un texte de
Marie-Élaine Guay

Publié le 18 avril 2008 dans
Idées, Société

La mort du Polaroïd en photos

Cette machine-là, la caméra Polaroïd, est ma meilleure amie depuis plus de 10 ans. Je me souviens à quel point j’étais jadis impressionnée par la magie de l’instantané, par le pouvoir de documentation d’un sourire, d’un décor, du regard horrifié d’une tante bien saucée ayant le bas de sa robe coincée dans la vindicative porte de sous-sol.

Il y a toujours eu un phénomène d’excitation lié au «Attends, garde la pose! Je vais chercher mon Polaroïd!», puisque non seulement une photo allait être prise, mais il était possible de la regarder maintenant, tout de suite, sur papier.

Une sorte de magie expliquée mais restant tout de même inexplicable, un manuel d’instruction unanimement non-lu pour faire durer le plaisir. Une image granuleuse et adoucie, après quelques coups de poignets et 4 minutes de patience.

Le Polaroïd, c’est surtout un moyen de contourner l’hyper-précision, l’obscénité du détail, comme si photographier avec mystère et imprécision rendait mieux compte du monde dans lequel on vit.

Le Polaroïd, il permet de photographier en immersion dans la nature, la vraie, de captiver le stimulus des arbres et des flaques d’eau gelées (ok, ok, j’en mets).

Le Polaroïd saisit, le Polaroïd introvertit, le Polaroïd raconte des histoires. Il est le support du folklore. Et nous, êtres de folklore, sommes tellement pittoresques…

Instantané

Tout comme nos téléviseurs, initialement monochromes, le Polaroïd s’est frayé un chemin vers la couleur et fut disponible sous différents modèles. Et tout comme les défuntes télévisions-meubles, il a rapidement été menacé par l’apparition du &?%$/? de numérique, forçant les grands patrons à réagir contre l’obsolescence sociale du produit.

Donc, à la suite à la fermeture des usines aux États-Unis et au Mexique, depuis le 8 février 2008, aucun nouveau film Polaroïd n’a été conçu et, depuis 2007, aucun nouvel appareil ne fut taillé.

Pas grave, vous me direz, en prétextant qu’il est toujours possible d’acheter une grande quantité de films et de les utiliser à bon escient jusqu’à la fin de mes jours.

Eh bien non, impossible. Le film, qui devient automatiquement la batterie de ladite caméra lorsque qu’il y est inséré (pour ceux qui ne savaient pas), en inspire plus d’un mais expire aussi très rapidement, en l’espace de 2 ans. Inutilisables, les films.

C’est donc fini. Sans issue. La mère-porteuse de l’instantané n’a pas su se frayer un chemin vers la modernité, remplacée par le digital qui donne plus souvent qu’autrement (surtout lorsque manié par des enfants en manque d’amour grignotant les soirées dee-jay qui sillonnent notre chère Montréal) des résultats grotesques tout en révélant des détails poreux et disgracieux que personne n’a envie de voir.

Faire vieux avec du neuf

La mort du Polaroïd soulève des réactions, comme celle-ci: «Là, y vont sortir des appareils et des logiciels qui essayeront de reproduire le plus possible la sensation du film.»

Eh bien, c’est Francis Dugas qui a raison. Détruire ce qui a été conçu pour ensuite le concevoir à nouveau, façon vintage, c’est l’ère dans laquelle nous vivons.

C’est une ère qui me déçoit et me pétrifie aussi. De Walkman à Discman à iPod, ça me va. Des vinyles aux cassettes, des disques compactes aux Mp3, ça me va aussi. Parce que les anciennes méthodes y sont toujours, et parce qu’il est possible de manier rétro et contemporain, de choisir le support ce qui nous plait. Mais pourquoi rompre ce cycle et décréter la fin du Polaroïd?

3 heures de quête

Je fais le test et quitte mon appartement pour 3 heures de quête, question de trouver des films. 3 heures, oui, et ce n’est pas de trop.

L’horreur. Dix-huit pharmacies plus tard, j’ai toujours les mains vides et les jambes dans les talons. Pourtant, le mois dernier, j’ai pu acheter dix paquets de films, le tout assez facilement. La preuve que ma vie est vraiment terminée.

La madame trop maquillée du Jean Coutu (dont je ne divulguerai pas l’adresse parce que je les méprise), magasin où j’ai trouvé les trois derniers paquets de la désirée pellicule, m’a dit de me créer un compte Paypal. Heille, bonne idée. Acheter les films sur Ebay puisque, apparemment, le reste des stocks y sera vendu pas cher pas cher.

Sauf que la date d’expiration, elle, ne changera pas. Mes enfants, vraisemblablement, ne connaîtront jamais les plaisirs du Polaroïd, ni mon emploi du temps entre 1998 et 2009. Ça, la madame l’ignore.

Donc, j’ai peut-être acheté les trois derniers films de toute l’Île-de-Montréal. Ça vaut le coup de faire de belles photos que je me dit.

Mon hobby me glissant entre les doigts, voici ci-dessous un photoshoot au coût modique de 74,99 $, immortalisant la beauté d’un procédé chimique tout simple qui a changé ma vie et duquel je devrai me passer, pas plus tard que dès maintenant.

Mais qu’est-ce que je ferai de tous mes étés?

Photoshoot: merci à John Londono, Anna-Karin Loureiro, G.u.i.n.d.o.n., Jennifer Sim, Joseph Yarmush, Marie-Pier Gagnon, Barry Gordon Thomas, Richmond Lam.

La

Mort

Du

Polaroïd

Ne pas sourire on a dit:

La

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Du

Polaroïd


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4 commentaires
  1. nico says:

    Triiiiiste!

  2. joe says:

    c’est pas cool

  3. Maria says:

    C’est vrai que quand on y songe, la fin du Polaroïd est proche…
    C’est triste, je n’aurais même pas pu savourer assez de temps à prendre des photos avec mon Polaroïd que sa fin s’annonce. J’aurais voulu pouvoir l’utiliser jusqu’à la fin de mes jours, là vous me trouverez un peu trop attaché à lui, mais c’est la vérité…

  4. Sil says:

    Fantastica maneira de morrer….trabalho excelente…. :)

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