Deuxième d’une série de six textes.
La dernière fois que j’ai vu Marianne Thorn-Michaud, je lui ai menti.
Passant près de sa classe, mes valises à la main, les regards envieux me persécutaient. Je ne désirais qu’une chose: sortir de cette prison.
Un sourire subtil de sa part attira mon attention et me fit frémir. Précipitant un mouvement de la main indécis et attendant une réponse affirmative de sa part, je m’avance lentement vers elle, les bras ouverts comme un autel.
Je me sens festive, je veux l’emporter avec moi loin de tout ça, loin d’elle-même. Je sais qu’elle ne connaît rien d’autre, je sais qu’elle se perdrait malgré mes bras, malgré tout ce que je rêve de lui offrir.
Mon premier baiser avec la gent féminine fut échangé avec Marianne. Mon premier run-away d’un resto chinois, mon premier voyage, ma première (et non dernière) expérience sur le pouce… mon premier amour.
Je m’excuse, c’est correct
Mon adolescence repose sur ses frêles épaules, lourde charge pour un être brisé, pesant fardeau pour un oiseau de nuit. Mon savoir, mon vécu lui appartient. Elle ne le sait pas, elle ne le saura jamais. J’ai réalisé trop tard à quel point elle était importante à mes yeux. Elle est la raison pour laquelle je chéris ceux à qui j’ouvre la porte de mon existence.
Elle se jeta sur moi, les pupilles écarquillées et étincelantes, ses grands yeux curieux me posant des questions auxquelles je n’ai (à ce jour) aucune réponses. Sa démarche empressée fut une surprise monumentale compte tenu de son éternel manque d’intérêt envers qui que ce soit.
On échange quelques formalités évasives. Ca va pas? Non. Pourquoi? Ils te laissent partir? Oui. Tu vas où? Chez mon père. Non. Oui. Je m’excuse. C’est correct. Je t’aime, je vais m’ennuyer de toi. Pas de réponse. Je l’aime, je l’aime.
Je ne me sens pas offensée parce que je sais que ce qu’elle pense vraiment, elle ne le dira pas. Elle est silencieuse et furtive. Tentée mais contrôlée. Son visage s’illumine lorsque je mentionne lui avoir enregistré le Hole Unplugged in New York qui était présenté à MusiquePlus, quelques jours plus tôt.
Mais j’ai menti. Je voulais la voir sourire, maigre récompense pour me faire pardonner l’abandon. Nous avons appris, grandi, vieilli ensemble entre ses murs maladroitement peinturés gris-vert. Nous avons eu froid et chaud, nous avons eu mal et nous avons pleuré et nous nous sommes esclaffées. Nous avons partagé le même lit, nous avons partagé la même serviette de plage, les mêmes t-shirts, les mêmes plans pour nous enfuir.
Mes recueils lui ont servi de lecture les soirs où écouter la télévision ne nous disait rien. Je l’aime, j’aime penser à elle, les bras croisés derrière ma tête, mon esprit chevauchant nos souvenirs. Nos souvenirs, mes souvenirs.
Depuis une fenêtre de sous-sol, la pelouse est à la hauteur des yeux
À un certain moment, nous avons été transférées en famille d’accueil. Je me souviens clairement de l’excitation respective. Ensemble, à la même école, sous le même toit et libres. Libres de pouvoir sortir dehors et apprécier un coucher de soleil. Libres de fumer des cigarettes à l’infini, libres de prendre l’autobus, libres.
Nous partageons une grande chambre au deuxième étage. La propreté n’y est pas de mise, on fout tout un peu partout et nous nous retrouvons dans notre désordre. Les soirées sont chaudes et nous gardons la fenêtre ouverte, la nuit. Nos seins juvéniles sont réveillés par la brise venant de l’extérieur, nos bouches sont sèches et écumées. Nous buvons des demi-litres de vin bon marché et je fume les clopes qu’elle m’allume.
Notre complicité est indestructible. Nous sommes délinquantes et sobres d’esprit. Nous ne pensons ni à nos parents, ni aux cloisons bétonnières où nous avons (sur)vécu pendant les deux dernières années. Nous déjeunons quand bon nous semble, et nos conversations téléphoniques décevantes ne le sont, soudainement, plus autant.
Toute les deux, on change le monde et nos propres perspectives. Nous définissons ce qui est cool et ce qui ne l’est pas. Manquer de l’école pour magasiner un vieux Bowie ou un early Sex Pistols, c’est ok. Manquer l’école pour fumer du pot; y’a que les hippies qui font ça.
Ne pas porter attention pendant un cours de maths barbant, c’est approprié. Ne pas écouter durant un cours de sensibilisation à la sexualité est un crime. Marianne ma prêtresse. Marianne ma muse. Elle ris de mes blagues et je me moque de la négligence de son attirail. En cinq ans, jamais elle ne s’est fait couper les cheveux, ni la frange. Elle porte méticuleusement un t-shirt de son groupe préféré pour chaque jour de la semaine. Ses yeux sont verts, mais je crois que je suis la seule à le savoir, sa pilosité cachant son champ de vision 24 heures sur 24. Elle le sait et c’est ok.
J’aimerais avoir sa nonchalance et son calme. Je suis stressée et ça l’énerve. Elle se fout des conséquences et des règles. Je m’essouffle à tenter de la suivre dans sa conquête d’une liberté absolue. Je me perds dans la broussaille de ses idées farfelues. Si elle savait à quel point j’aimerais qu’elle soit dans ma vie présentement, comme j’aimerais lui rendre hommage, comme j’aimerais lui faire écouter la musique qui m’allume, comme j’aimerais qu’elle ne se soit pas pendue, comme une lâche, à l’arrière d’un Centre Jeunesse…
Un pilier de trop
Marianne, y’a ce groupe que je crois tu aimerais. J’aimerais que tu viennes à ce concert avec moi. Appelle-moi. Je veux graver ton nom sur un arbre, dans le ciment frais d’un trottoir. J’aimerais tellement que tu t’assoies au bout de mon lit et qu’on se parle, tout bonnement, comme hier. Comme il y a bientôt cinq ans.
Je veux tellement avoir un «chum». Un amoureux me surprenant entre deux classes en s’approchant lentement à mon insu pour m’entourer les épaules de ses bras forts, en me murmurant un «bonjour ma belle» sincère et chaleureux au creux de l’oreille. Au lieu de ça, les garçons se contentent de simplement me prendre par derrière, dans les bois brumeux du petit village où j’ai grandi.
Mes mains se crispent sur les roches glissantes de lichen, à l’emprise des soubresauts maladroits de mon partenaire plus enfant qu’adulte. L’aube se lève paresseusement lorsque je retourne à mon lit, après m’être frayé un chemin par la fenêtre du sous-sol. J’enlève mes bottes, et me recroqueville sous mes draps santé dont le rebord a été soigneusement fignolé par ma grand-maman, quelques mois plutôt.
Elle ne serait pas trop fière que la sueur collante s’échappant de mes pores pour aller s’échouer sur le duvet soit issue d’une baise insignifiante d’adolescents, s’y acharnant les genoux calés dans la boue et le gazon visqueux.
Je repense à mon aventure fougueuse, et me félicite d’être si mature pour mon âge. «Une heure avant l’école… fuck», pensais-je, en posant ma tête sur l’oreiller.
– Marie kriss! Lève toi, t’es en retard!
– Hmmpphh , j’arrive.
J’enfile rapidement un t-shirt trop grand à l’effigie de mon groupe préféré et une minijupe trop serrée et je trace rapidement une ligne noire autour de mes yeux fatigués. Tous les matins sont les mêmes ici; mon père gueule et sa blonde cherche frénétiquement un item égaré alors que son fils observe attentivement ses céréales s’imbiber de lait 2%. Mon rôle est simple puisque je semble être la cause première du stress parental, je me contente de répliquer chaudement:
– Oui oui j’arrive, les nerfs!
– Marie si tu manques un seul cours cette semaine, j’vais le savoir pis ca va mal aller !
Je cours à la chambre de bain et découvre avec discernement que je suis encore aussi laide qu’hier et aussi affreuse que je le serai demain. Je sacre et cours enfiler mon manteau, pour ensuite sauter dans la voiture de Sophie qui m’attend déjà depuis cinq minutes. «Marie la prochaine fois que tu me mets en retard, tu vas marcher pour y aller à l’école, on se comprends bien?» Oui, je m’excuse.
Une éternité
L’école me fait peur. Aujourd’hui sera pire qu’hier et probablement moins pire que demain. J’ai deux amies avec qui je parle de tout et de rien, et une trentaine de gars qui m’ignorent ou me traite de freak dès que je met un pied dans la classe.
Le nervosité s’empare de tous mes membres dès que je pose le pied sur l’asphalte du stationnement qui me mènera tout droit à l’enfer où je passe huit longues heures, cinq jours par semaine. J’avance lentement, je traîne de la patte parce que je sais qu’après la nuit passée dans les bois, mon beau Simon s’ajoute maintenant à la liste de ceux qui aujourd’hui me traiteront de salope.
Je pousse la porte d’entrée et marche maintenant d’un pas rapide jusqu’au casier 322, mon casier. Je ne regarde pas autour de moi, je prends un air désinvolte et cherche mon cahier de math. J’hais les maths parce que c’est du chinois et parce que la prof est constamment sur mon cas. Je ne comprends pas les maths, je ne veux pas comprendre les maths, je veux m’échapper de cette merde et de tout ce qui entoure les chiffres et les virgules et les thématiques.
Je veux courir et explorer , je veux être adulte et faire les choses que font les adultes. J’entrevois Marianne et je fronce les yeux pour m’assurer que c’est bien elle: cheveux ondulés tombant sur son visage d’ange, lunettes rondes, t-shirt, jeans noir et pas nonchalant. Elle ne me sourit pas, mais je sais qu’elle m’a vue aussi.
La cloche sonne, je cours à ma classe. Tout le monde est assis, attentif. Je songe à ce que je donnerais pour avoir la capacité d’écouter en classe et de m’intéresser à un sujet en particulier. J’ai toujours la tête ailleurs, je compte les minutes et les secondes et les millièmes de seconde jusqu’à la pause, le lunch, la dernière pause et enfin la liberté. L’heure du dîner est la pire, parce qu’elle dure 60 minutes. Une éternité.
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