La Possibilité d’un Houellebecq

Numéro 35

22 novembre au 1er  décembre 2005

Un texte de
Xavier K. Richard

Publié le 2 décembre 2005 dans
Culture, Médias

p_medias_1005.gifImprobable auteur qu’est ce Houellebecq. Le carton de la rentrée littéraire est un professeur de désespoir, selon l’appellation de Nancy Huston. Michel Houellebecq est un prophète de la déception : il est déçu.

Le tirage de son roman, La Possibilité d’une île, est digne d’un Harry Potter. Il devrait s’imposer dans les prix littéraires, et ainsi hisser le cynisme et le mépris comme valeurs principales d’une bonne partie de la population mondiale. C’est dire que nous sommes tous des déçus, des endormis de la nicotine, des pessimistes finis ? Probablement.

Il y a chez Houellebecq un phénomène éditorial et un phénomène littéraire, une icône et un romancier. Une star du low profile médiatique, un génie du loser littéraire. Quand est venu le temps de couvrir l’œuvre dans les médias, chacun a choisi son camp : le Houellebecq littéraire et métaphysique, ou le Houellebecq médiatique, ou les deux. Bref, tout pour faire en sorte que soit institué une sorte de Houellebecq social, un Houellebecq en tant qu’auteur fondamentalement moderne.

Le Québec n’a pas échappé aux techniques commerciales de Fayard, l’éditeur de La Possibilité d’une île, qui a finalement coincé tous les médias entre l’enthousiasme et la dénonciation, que ce soit à propos de l’icône médiatique ou de l’auteur, ou de l’œuvre (ce qui semble être l’essentiel). Dans tous les cas, Houellebecq est sorti gagnant sur le plan marketing. Sur le plan littéraire par contre, ça été plus difficile. Revue de presse.

La Presse, 28 août 2005

Louis-Bernard Robitaille s’intéresse exclusivement au phénomène médiatique, en prenant soin de miser sur le people, citant les grands noms de l’édition parisienne qui se sont exprimés sur le roman. L’article a été publié avant la sortie du livre ; cela n’empêche pas le journaliste de conclure sur un ton sceptique quant à la valeur littéraire du roman.

Indicatif présent, Radio SRC, 1er septembre 2005

Le recherchiste Sylvain Houde a passé une heure avec l’écrivain au moment de la publication des Particules élémentaires. Son topo sur la Possibilité d’une île a tout d’un papier travaillé, qui aborde l’importance du romancier sur la scène littéraire mondiale, qui décortique les idées de Houellebecq et resitue l’œuvre dans son contexte. Sa notion de poésie technique chez l’écrivain est particulièrement évocatrice.

Pourquoi pas dimanche, Radio SRC, 4 septembre 2005

Jean Fugère n’hésite pas à qualifier Houellebecq de penseur. Ce qui le frappe précisément, c’est le fait que l’auteur « part de lui-même pour ensuite s’exprimer sur le monde ». Sa littérature est un éloge de l’échec, un récit de la sexualité comme religion qui, comme toutes les religions, demeure un asservissement. Il est à peine mention du tapage médiatique autour de l’écrivain.

Voir, 8 septembre 2005

David Desjardins tente une critique grand public, fort bien réussie. Le texte commence tout de même avec un avertissement (« si vous détestiez déjà M. Houellebecq, (…) ne vous approchez surtout pas de son plus récent titre »). Suit les grandes thématiques de l’auteur, un résumé de l’histoire, puis cette idée que la littérature surpasse le mauvais goût marketing et que « au-delà de la clameur médiatique, (…) il y a un roman ». Un roman qui vaut la peine d’être lu, malgré tout.

Le Devoir, 10-11 septembre 2005

À la lecture de l’article de Jean-François Nadeau, on pourrait croire qu’une dépêche AFP a circulé à propos de la campagne médiatique de Fayard tant cet article est identique à celui de La Presse, paru deux semaines précédemment. Nadeau insiste sur le « coup monté » médiatique derrière la publication du roman, et en l’absence d’une quelconque analyse ou référence littéraire, tout porte à croire que le journaliste n’a pas lu le roman. Il ne se permet pas moins de rire du public lecteur avec une chute plutôt cynique : « Le plus fort (…) sera de vous faire payer plus de trente dollars pour lire ça, alors que vous pourriez très bien lire autre chose. ».

Vous m’en lirez tant, Radio SRC, 11 septembre 2005

Une table ronde réunit Sylvain Houde, Nelly Arcan, Aline Apostolska et Pascale Navarro. Ça tombe bien, Vous m’en lirez tant est une émission littéraire. Aline Apostolska, elle, n’a pas saisi l’enjeu et insiste sur la concordance ou non de ses propres convictions avec celles de l’écrivain : « C’est le rôle de la littérature elle-même qui est remis en question là-dedans. Houellebecq prétend nous servir une vérité ultime ». Nelly Arcand tempère : « C’est un livre qui confronte, avec lequel on ne peut être entièrement d’accord, mais qui a le mérite de poser des questions sur notre société moderne ».

Pascale Navarro : « Si on ouvre un livre, il faut au moins avoir l’espoir de trouver quelque chose qu’on veut nous raconter. Or, on ne sent pas la sincérité de la communication. On sent l’exercice narcissique de quelqu’un qui a décidé de se projeter dans un personnage ». Sylvain Houde résume : « Si ce livre nous fait chier à le lire, c’est parce que le monde dans lequel on vit nous fait chier ! ». Dans la frénésie, l’œuvre a été quelque peu évacuée. Ne restait vers la fin qu’à s’exprimer sur sa propre définition du monde dans lequel on vit, ce qui n’a plus d’égard à l’œuvre critiquée…

Houellebecq n’est pas tant un penseur qu’un Zarathoustra des classes moyennes, dixit Daniel1,26. Son livre n’est pas un produit, c’est une oeuvre ; pourtant c’est difficilement une oeuvre, car c’est un produit. Bref, le succès commercial de la Possibilité d’une île, c’est d’avoir donné aux médias tous les angles journalistiques probables et improbables ; ce même texte en démontre le principe. Ça, ce n’est plus de la littérature, mais ça séduit.


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1 commentaire
  1. Valentini says:

    Comment se faire appeler Arthur?
    La sagesse est la sottise très-élevée d’une minorité qui s’adresse, pour du beurre, à une immense majorité et même s’en félicite, généralement sous forme d’auto-citations, pour la plupart empruntées, qu’elle nomme des « aphorismes ». Il y a bien une vie heureuse, qui demeure raide et immobile. Comme un lot de consolation, en échange de ces fuites calculées. La terre, en effet, étant peuplée d’imbéciles, quelques-uns au moins sont heureux. Mais tous ne sont pas férus de démonologie bonne et méfiants à l’endroit de Desdémone, non! Cet endroit, dit-on, soit dit en passant, met le monde à l’envers, pire même, le satellise. Mais nombreux sont ceux, parmi ces quelques-uns, qui ont, sur le sujet, le même avis que la masse sus-citée, pensant que la chose n’est pas si terrible, au fond! Car, parmi ces quelques-uns, peu sont de langue allemande. Et peut-être seulement un de ces peu, après 45, a considéré qu’il était heureux qu’il fut philosophe. J’en vois plusieurs et d’avantage qui restent de marbre. La beauté particulière, qui est la leur et seulement la leur, ne doit rien à l’arraisonnement de la nature par le botox. Reste une question: être heureux d’avoir réussi sa vie empêche-t-il d’avoir le sens de l’humour? N’étant pas philosophe, je laisse cette question en suspens et au-dessus de qui veut s’interroger sur le sens du bonheur.

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