La princesse d’Arabie

Numéro 162

2 au 8 octobre 2009

Un texte de
Alice DT

Publié le 2 octobre 2009 dans
Fiction, Les rendez-vous manqués

La princesse d’Arabie

Bleh.

La grosse face de mon pas-regretté-tant-que-ça ex-collège de vie, amplifiée X 10 par l’œil magique de ma porte d’entrée.

La pôvre plaie, je lui ouvre. Que voulez-vous, j’ai le cœur sur la joue. De plus, je ne peux quand même pas le blâmer de s’accrocher à son rêve. Même si nous savons profondément que notre relation est définitivement terminée, il est comme l’oisillon vulnérable cherchant le tendre nid. Comme la petite bête blessée qui aimerait recevoir la caresse de son persécuteur.

Il s’assoit, il a l’air bien, il a l’air serin. Serin, drette comme le p’tit oiseau fif. Ce doit être la joie de me revoir. Il ouvre la bouche, il commence par un déjà amplement suffisant:

- Alice, je suis venu te dire qu’on ne pouvait désormais plus se voir.

Le pauvre, me dis-je, le deuil est trop difficile à faire, son thérapeute le contraint à rompre les liens. Tout faux j’avais.

- J’ai rencontré une fille, elle est vraiment super. Tu l’aimerais. Elle est native de Tahiti. Ce qui m’a charmé, sur le coup, c’est son accent français. Tu sais comment j’aime les filles bronzées. Je t’ai dit qu’elle était super?

Qu’il dit.

Tout ça déballé d’une traite. Comme s’il récitait la moitié de la liste de pour et contre, dans laquelle j’avais évidemment perdu haut la main. Et c’est de plus belle qu’il me «deload» le reste de son truck.

- Elle est à Montréal parce qu’elle fait des études sur les peuples indigènes. Ses parents sont de riches diplomates, elle a voyagé partout dans le monde. Aussi, elle…

- Aussi elle pisse d’la rose et peut bien manger mon cul (que j’ai pensé). En vérité, c’est un plutôt: «Jswizzz jeuzs… Suis vraiment contente pour toi.»

Tout d’un coup, le sifflet coupé, arraché, piétiné, je ne peux que constater. Elle a gagné le duel sans me laisser l’occasion de lui crisser un soufflet.

- On a décidé, elle et moi, qu’on allait partir en voyage bientôt. Je n’ai pas vraiment de contrats qui s’en viennent alors… Le mois prochain on s’en va aux Seychelles.

Coup de théâtre! Les rideaux sacrent le camp.

- On veut partir vite, comme ça, sur un coup de tête. Je ne prendrai pas de visa de travail parce qu’on changera sûrement plusieurs fois de pays. On se prend des billets ouverts parce qu’on ne sait pas quand nous allons revenir.

Douleur.

Va! Crétin! Mener ta vie de hippie/bohème/romance comme tu le sens, bel enfoiré. Et tu me racontes ça pourquoi? Voudrais-tu que je t’aide à faire tes valises? Que je dépose des compresses froides dans ton cou pendant que tu recevras tes vaccins?

- Heuuu (racle ma gorge et replace mon minable décolleté). Tu l’as rencontrée quand? Tu ne trouves pas ça rapide? Des gros plans de même. Tu ne m’avais pas dit que tu voyais d’autres filles…

Il répond simplement par sa face de taré satisfait.

Et, c’est comme ça que je perdis mon coup sûr.

Que je perdis le garçon pour qui je n’ai pas à me raser les aisselles. Le garçon qui m’a vue vomir sur mes bottes de fourrure, celui qui m’a déjà ramassée en plein délire d’ultra fièvre, à poil dans la cage d’escaliers.

Et bien, ce garçon, je le perds au profit de mademoiselle princesse d’Arabie, celle qui, avec deux trois battements de cils, se ventilant la face avec des chèques de voyage, lui a fait oublier tous ces beaux moments qu’il a vécus en ma compagnie.

Maintenant, je n’ai plus trop le choix d’abandonner ce qui me reste des miettes de notre relation. Dois-je me sentir coupable du fait qu’il choisisse la représentante 18-24 de la royauté tahitienne à défaut de me choisir, moi, vicomtesse du terrain vague?

À qui revient le blâme lorsqu’un ex-petit ami «rebound» sur Ze princesse charmante? Serait-ce de ma faute si je suis reléguée au rôle de Javotte la moche dans mon propre conte de fées?

Je le mets à la porte prétextant un rendez-vous de fille occupée. Je suis sans voix, humiliée, décontenancée, les deux bras coupés.

Quel bout j’ai perdu? Comment le garçon, qui un jour pissa dans ma commode, en devient à aspirer au titre de première dame de Tahiti caliss?

Comment le garçon de St-Jovite se retrouve à choisir entre West-machin-shire et ville Saguené?

«Puis-je t’offrir des sablés ou bien un hamburger sauce avec ton thé my dear?» Même moi je ne me serais pas choisie.

Le bus est passé dans ma face, j’ai perdu mes tickets de train. C’est moi qui aurais dû la rencontrer. C’est avec moi qu’elle devrait magasiner des maillots de bain.


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