La revue du mois de décembre

Numéro 201

21 janvier au 3 février 2011

Un texte de
Guillaume Corbeil

Publié le 21 janvier 2011 dans
Chroniques, La revue du mois

La revue du mois de P45, c’est le carnet de bord de nos collaborateurs sur le mois qui vient de s’écouler, une chronique aide-mémoire sur ce qui restera dans les annales et ce qui est déjà oublié. Ce mois-ci: l’écrivain Guillaume Corbeil.

Décembre vient après novembre

revue du moisDire que décembre a commencé alors que novembre terminait relève sans doute de l’évidence, sinon de la tautologie. Quiconque connaît par cœur la succession des mois aurait pu dire la même chose.

J’insiste pourtant à le faire: je suis de ceux qui croient que chaque début marque la fin d’autre chose, et l’inverse est tout aussi vrai – la vie est un relais perpétuel de commencement et de fin.

Avant de commencer mon bilan du dernier mois, il me semblait nécessaire de le mettre en contexte, c’est-à-dire à la suite du précédent. Il n’y a qu’ainsi qu’il puisse être réellement compris, sinon ce ne serait qu’un mois, qu’une période aléatoire de 31 jours.

L’an dernier, ma copine et moi nous sommes acheté un calendrier de chiots, et arrivé le 1er décembre, alors qu’on tournait la dernière page et qu’un petit bouvier bernois laissait place à un petit teckel, le glas sonnait pour Movember et la moustache de Carey Price.

Tôt dans le mois, j’ai eu la chance de le croiser à la Buvette, et c’est sans moustache qu’il discutait avec ses collègues Hal Gill, Tom Pyatt et feu Dustin Boyd. Je me souviendrai sans doute de ce moment toute ma vie: c’était un samedi, le Canadien venait de l’emporter 3 à 1 contre les Sharks dans un match disputé l’après-midi, au grand plaisir des enfants à qui les parents interdisent généralement le Centre Bell vu l’heure tardive à laquelle se terminent les matchs, et l’allure des partisans électrisés par le dépassement humain de leurs favoris et la bière.

Carey buvait une pinte de blonde juste là, à quelques mètres de moi, j’aurais tendu le bras juste un peu et je lui aurais touché le visage.

Je discutais théâtre et littérature avec des amis, mais dès son arrivée, je n’en ai plus eu que pour lui: à quoi bon parler de médium de fiction (après tout du simulacre, la fausse vie) alors que le héros de la réalité est là?

Il s’est levé pour aller à la salle de bains et je l’ai suivi, la gorge nouée, les mains dans les poches pour qu’on ne les voie pas trembler. Uriner aux côtés de Carey Price est une opportunité qui ne se présente qu’une fois dans une vie; je n’allais pas manquer la possibilité d’être là, avec lui, unis par une même action, tous les deux vulnérables et sans masque, le temps de se vider la vessie et de se regarder dans les yeux, pour qu’on se voie et se dise, comme ça, je t’ai vu tu m’as vu, je te reconnais, tu es mon frère humain, mon alter ego, mon double: tu es moi, je suis toi, tu m’es, je te suis.

Le barbier

La moustache voile la lèvre supérieure et cette étrange dépression qui forme une espèce de canal sous le nez – on le nomme le sillon naso-labial –, et le rasage de toutes ces moustaches partout dans le monde a coïncidé avec l’éclatement du scandale WikiLeaks, comme si une grande moustache voilait tous les travers de nos gouvernements en matière de diplomatie. Notre monde a une lèvre supérieure et un sillon naso-labial, peut-être même un bec-de-lièvre, et Julian Assange a décidé que l’heure était venue de jouer au barbier et d’éliminer le poil qui les recouvrait, pour les montrer au grand jour.

On a toutefois beaucoup plus parlé du fait qu’on révélait des informations que des informations révélées. J’ai dû lire des dizaines de portraits de Julian Assange et encore aujourd’hui, j’ignore le contenu des fameux documents.

Son histoire personnelle a fait ombrage à sa quête, et toute cette affaire, plutôt que de provoquer un scandale en matière diplomatique, n’aura créé qu’une autre célébrité. C’est symptomatique de notre monde, j’imagine: pour chacun de mes trois livres, ma famille m’a d’abord et avant tout félicité pour les articles que La Presse publiait à leur propos.

Plus près de nous, d’autres moustaches ont été rasées, avec toutes ces histoires d’enveloppes, de collusion et de corruption. Mais bon, puisque le cynisme des citoyens face à la politique est mis en lumière dans toute cette affaire, je refuse d’en parler sur le même ton que le reste de ce texte et devenir un énième exemple de désintéressement.

L’Autre comme moi

revue du moisMon mois de décembre a continué sous le signe des lèvres supérieures révélées.

Depuis quelque temps, un ami comédien me décrivait le parcours des participants du Banquier et me racontait les péripéties d’Occupation double avec les yeux qui brillent, un tremblement dans la voix.

Je l’écoutais sans vraiment l’écouter, me disant que de se moquer de la culture populaire, c’était tellement 2008. J’avais toujours refusé d’écouter ces deux gloires de TVA, et le dimanche soir, je m’assoyais devant un film de Pasolini et pensais aux 3 millions de Québécois branchés sur TVA avec un sentiment de supériorité. Je me mettais ensuite au lit en écoutant Rachmaninov et en lisant les Essais de Montaigne éclairé aux chandelles.

Mais voilà qu’un soir, on m’amène à écouter le Banquier parce qu’une amie qui a eu la chance de jouer dans l’ultime chapitre de Lance et compte ouvrirait une valise.

Encore aujourd’hui, je ne sais comment en parler en mettant de côté tous les clichés que l’on connaît. Les participants choisissent des valises, dans lesquelles ont été placés au hasard des montants d’argent, et chaque fois, la foule supplie la valise de contenir «un petit montant».

Parfois, les participants choisissent les valises au hasard, en pigeant des numéros. L’être humain n’est ainsi qu’un vecteur entre deux séries de hasard. Malgré l’extrême simplicité du procédé et son absence de valorisation d’une quelconque dimension de l’espèce humaine, le tout génère un suspense insoupçonnable.

Je me suis surpris à crier au participant d’accepter le montant du boursier et à ressentir un réel bonheur quand la valise contenait 0,01$, 1$ ou 5$.

Galvanisé par l’expérience, je décide de ne pas m’arrêter là et de rester sur les ondes de TVA pour regarder Occupation double. Quand on écrit du théâtre, on passe son temps à se questionner sur ses contemporains, à se demander quoi leur dire et comment. Mais surtout qui ils sont.

Mon entourage me servait d’échantillonnage, et j’en étais venu à croire que les 8 autres millions d’habitants de ma province n’étaient qu’une multiplication de ce bassin. Sans doute parce que je sors rarement, très rarement d’un territoire contenu entre les avenues De Lorimier et du Parc, et les rues Sainte-Catherine et Bernard (j’ai le trac chaque fois que je quitte cette zone, et longtemps pour moi la Beauce ressemblait à un paysage d’Irlande, avec des petits chemins longés de murets de pierres derrière lesquels des vaches erraient librement), le portrait que je m’étais fait d’eux était, disons, erroné, pour faire un euphémisme.

En regardant Jimmy, Nathalie, Charles, Amélie et Judith discuter sans rien dire, je m’en rendais compte. Heureusement pour le spectacle, le concept de l’émission est parfaitement adapté au verbe des participants. Il accepte leurs moyens: on leur fait faire des activités, puis décrire ce qu’ils ont fait, pratiquement geste par geste.

J’avais moi aussi laissé une gigantesque moustache sur la nature de mes contemporains, et l’écoute d’un seul épisode d’Occupation double l’a rasée, sinon épilée. Le lendemain matin, de retour devant mon ordinateur, la question s’est posée: comment écrire des dialogues qui révèlent la nature humaine alors que l’humain semble incapable de parler?

Jimmy, sans doute mon préféré de tous, avait même besoin d’être sous-titré pour être compris. Depuis que je l’ai rencontré, toutes mes phrases me semblent trop écrites.

Là aussi, encore, j’ai été fasciné, et tous les dimanches de la première moitié de décembre, je me suis assis devant TVA et ai fait la connaissance de ma génération, dans un mélange d’enthousiasme et de colère, de fascination et de dégoût. J’ai même voté le soir de la finale.

Pour Jimmy, évidemment.

Des chiots

revue du moisEt puis ç’a été Noël. Et puis ç’a été le jour de l’An. L’année 2011 a commencé là où 2010 s’est arrêtée – c’est comme ça, les jours, les mois, les années se suivent à la queue leu leu.

Décembre, c’est la fin qui s’ouvre sur le commencement, le moment où on doit penser remplacer son calendrier par un autre. Sans doute de chiots, lui aussi. Pourquoi toujours de chiots? Je ne sais pas, peut-être parce qu’un chiot est le début de quelque chose sans être la fin de rien.

En les regardant, on en oublie l’existence de la Mort, qui nous guette à chaque instant, et on peut comme ça croire que le temps est réellement circulaire et que jamais rien n’arrêtera son manège. La contemplation des chiots est l’ultime moustache que je refuse que l’on rase.


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