La revue du mois de janvier

Numéro 176

5 au 11 février 2010

Un texte de
Mathieu Arsenault

Publié le 5 février 2010 dans
Chroniques, La revue du mois

La revue du mois de janvier

La revue du mois de P45, c’est le carnet de bord de nos collaborateurs sur le mois qui vient de s’écouler, une chronique aide-mémoire sur ce qui restera dans les annales et ce qui est déjà oublié. Ce mois-ci: l’auteur iconoclaste Mathieu Arsenault, pour qui janvier 2010 est le mois d’un million de morts.

1. Prologue

«Megadeth, ça veut dire “million de morts”».

C’est Benoît Fusée qui nous avait dit ça dans le cours de musique en cinquième secondaire. Son père était complètement cinglé, j’ai su tout ça parce qu’il était locataire dans l’immeuble que possédaient mes parents.

Parce qu’il était gratteux sur l’électricité, la chambre de Benoît n’avait pas d’ampoule et celui-ci devait faire ses devoirs sur le rebord de la fenêtre, éclairé uniquement par un lampadaire de la rue. Son père gardait aussi une carabine chargée dans une armoire du passage et l’inévitable a fini par se produire…

Benoît était devenu le souffre-douleur de toute l’école. Tout le monde l’appelait Benoît Fusée parce qu’il marchait en ligne droite à une vitesse incroyable de son local de cours à son casier et de son casier à son local de cours. Il avait peur de tous les contacts humains, des filles qui voulaient le frencher pour l’humilier et des gars qui voulaient le battre pour le fun.

Il s’habillait trop propre et il n’utilisait qu’un niveau de langue relevé, avec même pas de mots vulgaires, avec même pas d’anglicismes. «Megadeth, ça veut dire “million de morts”» était franchement sorti de nulle part cette fois-là, et c’est la chose la plus proche d’être cool que ce gars-là a dite de tout son secondaire.

J’ai repensé à lui ce mois-ci. Parce que ç’a été le mois d’un million de morts et que pour que la vie demeure supportable, j’ai dû la traverser rapidement en ligne droite du local de l’actualité à mon casier et de mon casier au local de l’actualité.

2. Lhasa de Sela

Il y a eu cette drôle d’histoire à propos de cet animateur de Québec qui voyait dans l’annonce toute sobre de sa mort une conspiration médiatique montréalaise. Il a dit: «On essaie de nous faire croire que c’est une grande vedette, que c’est ben grave. [...] Mais posez la question autour de vous, vous allez voir, 95% des gens ne la connaissaient pas.»

Une de mes amies est partie là-dessus à un moment, complètement fâchée du manque de tact. Je lui ai dit: c’est la radio populiste de Québec, c’est de la provocation, ils sont cons comme ça, ils veulent faire réagir les gens, ils sont méchants comme ça.

Et puis je me suis rendu compte que ces propos ne tenaient peut-être pas tant de la provocation que de la plus plate bêtise. Quand on écoute l’extrait, on sent que le pauvre Louis Lacroix était réellement désemparé qu’on parle d’une «vedette» que ni lui, ni 95% de son entourage, ni finalement «personne» ne connaît.

Il n’était donc pas juste con comme ça, il était aussi bête comme ça.

3. Mano Solo

C’était la première fois que je me mettais à pleurer en apprenant qu’un artiste que j’aimais venait de mourir. Mais ce qui m’a touché, ce n’est pas la carrière interrompue trop tôt, ni le talent fauché dans la fleur de l’âge par le sida, cette malédiction des misérables, ni l’existence tragique d’un amant de la vie, ni même le lien puissant qui me rattache à sa musique.

C’est plutôt parce que j’avais vu Mano Solo en spectacle aux FrancoFolies en 2000 et que j’avais vécu ce soir-là un des plus beaux moments de la plus belle histoire d’amour que j’ai vécue, une histoire qui a tristement dérapé pour se terminer l’automne dernier.

Car cette fille que j’ai tant chérie
Est présentement loin d’ici
Dans un pays pourri
Qui se termine en -nie
Et dont on revient pas toujours pareil que quand on est parti

Je m’en ennuie.
Très gros.
Bye, Mano Solo.

4. Haïti

Le tremblement de terre en Haïti est-il une catastrophe historique? Sans recul, à chaud comme ça, c’est en apparence inévitable. Les attaques du 11 septembre ont fait 2973 victimes, le tremblement de terre d’Haïti en aurait fait jusqu’ici plus de 100 000. Mais malheureusement, cette catastrophe s’est déroulée dans l’actualité, pas dans l’Histoire, c’est-à-dire qu’il y a fort à parier qu’on ne retiendra que quelques images, qu’une date, qu’une statistique.

L’Histoire du monde n’est pas celle des êtres humains, c’est celle des symboles. Elle aime les pyramides, les colisées, les cathédrales et les tours jumelles. Mais devant des centaines de milliers de morts dans les décombres d’immeubles quelconques, elle ne sait pas trop quoi faire. Alors, elle risque de passer son tour.

À plusieurs reprises, j’ai entendu des journalistes, des politiciens et des artistes dire: «Aujourd’hui, nous sommes tous des Haïtiens.» Fuck! Vous ne pouvez pas être Haïtiens pour une journée, vous n’avez rien connu de la misère économique et politique qui a précédé et il y a fort à parier que vous ne serez plus là quand le dernier hôpital de campagne pliera bagage, mais que la misère, elle, restera.

«Aujourd’hui, nous sommes tous des Haïtiens.» Hostie de gang de colons.

5. Jay Reatard

Jay Reatard est entré dans ma vie un jour avant qu’il sorte de la sienne. Le 12 janvier, je dépouille les innombrables palmarès de l’année de pitchfork.com lorsque je tombe sur la liste des comptes Twitter de musiciens les plus intéressants. Je ne connais Jay Reatard que de nom, alors je clique.

«I will give anyone a hundred bucks per tire that they pop on the band liquor stores van ! Yes I’m serious», 12:42 PM Jan 11th.

Je suis resté quelques secondes à me demander ce que ce message pouvait bien vouloir dire. Le lendemain, j’y suis retourné, suis resté encore quelques secondes à réfléchir sur le sens à donner à cette dernière communication. Puis je suis allé voir s’ils avaient mis de nouveaux lolcats sur Icanhascheezburger.com.

Il y en a qui sont vraiment drôles. À n’importe quel autre moment, cette anecdote aurait été curieuse et fascinante, mais dans ce janvier bizarre d’un million de morts, elle n’a fait que ponctuer la semaine.

6. Howard Zinn

Qu’Howard Zinn meure ne me fait pas grand-chose. Je ne le connaissais que de nom. Néanmoins, il semble pour moi marquer un moment. Parce que la population vieillit et que la culture médiatique retient aujourd’hui beaucoup de noms, peut-être ne serons-nous plus jamais tranquilles. Peut-être y aura-t-il des morts et des morts chaque semaine, une litanie interminable de noms qui propulsera à terme la section des nécrologies sur la page d’accueil des journaux en ligne. Arts et nécrologie ou quelque chose dans le… Ben calice, je suis en train d’écrire ça quand ils viennent d’annoncer Salinger. Meuh… Est-ce que ça va finir un jour?

7. J. D. Salinger

Il y a des morts qui nous surprennent parce qu’on a l’impression que la mort les avait oubliés. Quand ils avaient annoncé la nouvelle pour Henri Cartier-Bresson, j’avais eu un choc terrible. Parce que Cartier-Bresson appartient à une époque tellement lointaine, tellement terminée qu’elle appartient à l’Histoire, non à l’actualité.

On m’aurait annoncé la mort de Nietzsche ou de Kafka que je n’aurais pas eu une impression différente de vivre dans une logique de rêve. Ou Fernand Leduc. Il est encore vivant, mais il avait 32 ans quand ils ont signé le Refus global quand, à l’exception de Borduas, Gauvreau et les autres en avaient à peu près 22 en moyenne.

Je me disais récemment pour Salinger que, comme il a passé sa vie dans la clandestinité médiatique, la mort ou l’actualité l’avaient peut-être oublié. Si les médias avaient raté sa mort, il aurait pu entrer dans une ambiguïté éternelle de ces fantômes médiatiques comme Elvis, Hitler ou Cédrika Provencher, ces fantômes médiatiques dont on ne peut que présumer de leur mort, mais dont il se trouve toujours des illuminés pour raconter qu’ils les ont croisés des années après en sortant d’un hôtel ou dans un truck stop.

Il y était presque, Salinger. Il aurait pu devenir un tel fantôme. Comme dit tout le temps Holden Caulfield: «a fucked up thing like that, it kills me».

8. Épilogue

Je n’ai pas parlé de Bruno Roy, d’Éric Rohmer, de Daniel Bensaid, de la femme de Bertrand Cantat, ni de Micheline Legendre, marionnettiste à Radio-Canada. Parce que dans ce mois d’un million de morts, il ne fallait pas se pencher beaucoup pour cueillir à même ce sol gorgé de dépouilles les histoires qui affleuraient. Et s’ajoutent les victimes québécoises du tremblement de terre d’Haïti.


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3 commentaires
  1. Annie Q. says:

    C’est vraiment magnifique, juste et beau.

  2. Senogat says:

    Mourir, c’est partir un peu !

  3. Patricia P says:

    Merci pour les concepts si justes d’actualité et d’Histoire.
    Merci pour l’énergie et la puissance évocatrice de la première partie (magnifique megadeath).
    Je viens de découvrir ton blog et j’en suis ravie.
    Un bonjour très chaleureux de Rimouski, cher Mathieu!
    Patricia

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