La revue du mois de juillet

Numéro 193

13 août au 2 septembre 2010

Un texte de
Jeanne Robet

Publié le 13 août 2010 dans
Chroniques, La revue du mois

La revue du mois de juillet

La revue du mois de P45, c’est le carnet de bord de nos collaborateurs sur le mois qui vient de s’écouler, sur ce qui restera dans les annales et ce qui est déjà oublié. Ce mois-ci: la réalisatrice sonore Jeanne Robet.

C’est le mois de juillet, il fait chaud, et la compréhension des enjeux de ce monde ne peut que passer par un prisme sexuel. Une revue du mois à l’esprit mal placé.

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aligncenter 1. Le Pôle Emploi Spectacle

Ma conseillère est une jeune femme charmante et en plus, elle est compétente.

Elle sait qu’elle n’a aucune offre de travail à me proposer, donc on ne perd pas de temps avec ça. C’est elle qui annule ma prochaine convocation, qui tombe en plein mois d’août, parce que quand même c’est les vacances, on ne va pas s’embêter.

Alors, on discute. De mes projets radiophoniques, du temps qu’il fait, de l’importance de se reposer en été. Elle me dit que si j’ai besoin de quoi que ce soit, je peux lui écrire un courriel et qu’elle le lira en priorité. Elle m’accompagne aux toilettes, joue avec une mèche de ses cheveux, bat des cils, gonfle la poitrine.

Un individu de sexe masculin en aurait profité pour avoir une érection, et un numéro de portable. Quant à moi, je félicite Pôle Emploi pour sa parfaite maîtrise des techniques d’apaisement face aux chômeurs dont la demande d’allocation traîne depuis des mois.

La prochaine fois, ma conseillère et moi, on se fera la bise.

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alignleft 2. J’ai trouvé le sujet de mon prochain documentaire

Je bois un café avec une écrivaine aux cheveux noir corbeau, qui associe scooter et talons aiguilles. Elle est propriétaire d’un loft tendance ésotérique près de Montmartre et d’une chapelle de style gothique au cimetière du Père-Lachaise. Je ne me demande pas davantage quels sont ses moyens de subsistance. Elle descend d’une famille sicilienne.

«Paris est devenu trop bourgeois, mais toi, tu pourrais travailler n’importe où», me dit-elle.

Je lui renvoie sa remarque. Elle me répond dans un grand éclat de rire: «Tu ne crois tout de même pas que je gagne ma vie avec l’écriture!»

Euh, non, effectivement. Madame fait partie des dix plus grandes prêtresses sadomasochistes que compte la place de Paris. Elle fouette les businessmen et les hommes politiques, entre une conférence à New York et un déjeuner d’affaires à Dubaï.

J’ai immédiatement envie de tourner un documentaire radio chez elle. L’ennui, c’est que je risque de perturber le déroulement de la séance.

Le seul moyen qu’elle accepte, c’est que j’y joue le rôle d’une voyeuse en cuissardes, excitée par les cris de douleur des grands de ce monde. Avouons-le, c’est tentant.

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alignright 3. Je touche mon premier sex-toy

Je suis invitée à une «boum», comme annoncé sur l’événement Facebook.

Après avoir mis une bonne heure à choisir ma tenue, je fais mon entrée. Que des filles. Je n’avais pas vu ça depuis l’anniversaire des 9 ans de ma meilleure copine, dans le garage de ses parents.

Une quinzaine de filles bien maquillées, bien sapées, et qui boivent du champagne. Je me mêle à la première conversation que je trouve, celle la plus proche de la bouteille ouverte, dont je me sers immédiatement deux fois.

Il s’agit d’exprimer son avis sur le prénom de l’enfant. Je m’en mêle avec bon cœur, me moquant ouvertement du cliché qui veut qu’une réunion de trentenaires plus ou moins célibataires tourne autour des mecs, ou des enfants. On est des filles intellos et indépendantes, pas de danger.

Arrive le moment du cadeau. Exclamation générale. C’est un godemiché bleu lavande. Le boîtier piles ne voulant pas s’ouvrir, la chose passe entre toutes les mains. Quand arrive mon tour, je tire de toutes mes forces, en appuyant très fort sur le bout. Rien n’y fait. On va avoir besoin d’un mec.

Plus tard sur le quai du métro, un jeune homme a ouvert sa braguette devant moi. C’est ce que j’appelle une soirée cohérente de bout en bout.

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alignfill 4. Brice Hortefeux d’artifices

Cette année, pas de garden-party dans les jardins de l’Élysée pour le 14 juillet. Notre président veut donner l’exemple. D’ailleurs, on a dépêché immédiatement dix contrôleurs fiscaux pour vérifier que les grosses berlines des voleurs de poules ont bien été achetées avec l’argent des pickpockets.

Comme il ne faut pas non plus saper le moral des Français, le défilé sur les Champs-Elysées et le feu d’artifice au pied de la tour Eiffel sont maintenus.

Je suis invitée à contempler le spectacle du balcon d’un immeuble situé sur les hauteurs de Ménilmontant. Vue imprenable sur Paris et sa banlieue, orientation sud-ouest.

Cinq feux d’artifice en même temps, allant du plus grand au plus petit au fur et à mesure que l’on déplace son regard vers le sud. C’est une chance que le balcon soit de ce côté, parce qu’en Seine-Saint-Denis, à part des voitures cramées et des coups de feu, c’est sans intérêt. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la TV.

Je me demande si on a amené un feu d’artifice à l’héritière de L’Oréal, Liliane Bettencourt.

De Neuilly-sur-Seine, là où elle habite, on voit très bien le plus gros lancé de fusées de France. Mais de sa résidence secondaire en Bretagne située face à la mer, c’est moins sûr. Espérons une balise de détresse lâchée par un pêcheur de morue, afin qu’elle puisse faire un vœu en embrassant son chien Medor.

Ça me rappelle ma première et dernière pelle roulée à Olivier sur la plage de Kerfany dans le Finistère, pendant le bouquet final. À peine moins dégueulasse qu’une déclaration du ministre Brice Hortefeux 15 ans plus tard.

D’ailleurs, je parie qu’il embrasse mal, lui aussi.

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alignnone 5. Les filles font du rock

Je vais voir le groupe Panico à l’International. Un groupe de punk-rock-electro-tropical chilien, avec une fille à la basse.

Tout le monde trouve ça très classe, une fille à la basse. Faut dire aussi qu’elle est plutôt canon, avec ses talons hauts et un air mystérieux des plus efficaces.

Le surlendemain, concert des Dum Dum Girls au Glaz’art. Un groupe de surf-rock californien uniquement féminin, portant la jupe très mini et le collant très résille.

Avec mes copains d’Angil and The Hidden Tracks, groupe de rock indé essentiellement masculin, nous effectuons un classement. La plus jolie, c’est la chanteuse, suivie de la bassiste, de la guitariste, et enfin de la batteuse. Une configuration somme toute classique, tous genres confondus.

On tombe d’accord sur le fait que les filles sont de plus en plus présentes sur la scène rock. Mais c’est soit une belle fille au clavier, au chant, ou à la basse dans un groupe de garçons, soit un groupe de nanas, évidemment jolies.

Je me prends à rêver d’un groupe mixte, avec un chanteur pas top qui serait entouré de filles, dont la moins moche serait la batteuse. Le groupe s’appellerait Les pétasses de l’espace, nom déposé en juin 2005 au cours d’une soirée déguisée.

Le casting est ouvert.

6. Ma retraite

Ce mois-ci, j’ai fait la bande-son d’une créatrice de mode, la revue du mois d’un magazine québécois, et une création pour une expo à Toronto. Tout cela est très chic, mais c’est aussi bénévole. Une copine m’a dit que je cassais les prix du marché, et mon père s’inquiète pour ma future retraite.

D’ailleurs, tout le monde s’inquiète. Le gouvernement a décidé de repousser l’âge du départ à la retraite de 60 à 62 ans, décision logique pour un monde progressiste. Le texte sera voté en septembre, ou même peut-être avant, pendant qu’on enfouira la tête sous le sable des jolies plages de France.

De toute façon, il n’y a plus rien à mater sur les jolies plages de France. Les seins nus ont disparu. Cela ne se fait plus. Comme les poils là où je pense.

Moi qui croyais naïvement que l’épilation totale était réservée aux actrices de porno. Mais je viens de faire un sondage. Résultat: maintenant je m’inquiète plus pour mes poils que pour ma retraite.

7. «Tu pars où pour les vacances?»

En Vendée. Écologique, économique et sexy.


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