La revue du mois de mars

Numéro 183

2 au 15 avril 2010

Un texte de
Francoise Dragon

Publié le 2 avril 2010 dans
Chroniques, La revue du mois

La revue du mois de mars

La revue du mois de P45, c’est le carnet de bord de nos collaborateurs sur le mois qui vient de s’écouler, sur ce qui restera dans les annales et ce qui est déjà oublié. Ce mois-ci: la journaliste Françoise Dragon.

1. Hockey.

C’est la victoire canadienne au hockey. En Suède, où j’habite, les gens sont complètement obsédés par les JO. Tout s’arrête pendant deux semaines. Paraît-il que cette année, ça a été ça ici aussi.

J’ai un ami québécois qui est allé à Vancouver, ce qui l’a le plus marqué, ç’a été les «Go Canada Go! Go Canada Go!» Partout. Tout le temps.

«Le monde était tellement patriotique, j’te dis, ça faisait peur. J’avais l’impression d’être dans un État totalitaire», m’a-t-il raconté.

À un moment donné, au curling, tout le monde s’est mis en même temps à chanter l’hymne national. La Danoise de l’équipe adverse, ça l’a tellement perturbée qu’elle s’est mise à pleurer.

2. Retour.

C’est le fun, Montréal. Il fait beau. Le printemps est arrivé. On ne me demande pas d’où je viens dès que j’ouvre la bouche. Les gens se regardent dans la rue. Les piscines municipales sont gratuites.

C’est vraiment trop grand sans Bixi par contre. Je me rabats sur les transports en commun. Y a un gars dans le bus qui gueule que «ça serait cool en crisse» dans son cellulaire. De la musique dans mes oreilles d’expatriée.

3. Niqab.

Le 2 mars, La Presse sort l’affaire de l’étudiante au niqab expulsée de son cours de francisation. Le gros titre. La photo du visage voilé en page pleine. La controverse.

Le dimanche avant mon départ, Dagens Nyheter, le quotidien de référence en Suède, a justement fait un reportage sur les femmes qui y portent le niqab.

Justement parce que l’une d’elles a porté plainte à l’ombudsman anti-discrimination parce que son école lui a demandé d’enlever son niqab ou de quitter. Dans le reportage, qui la suit dans sa vie quotidienne dans une banlieue du nord de Stockholm, elle raconte: «Les réactions négatives que je reçois de la société sont quelque chose que j’accepte pour pouvoir entrer au paradis.»

En Suède, ça. Ça change de l’image des jeunes en skinny jeans qui boivent des lattés, disons.

4. Montréal – Mexico.

C’est bien beau vivre à Stockholm et venir en vacances à Montréal, mais paraît-il que l’on peut mourir si on ne voit pas assez le soleil. Presque tous les autres passagers du vol vers Mexico sont des Mexicains.

Depuis cet été, ils ont besoin d’un visa pour venir au Canada. Ça avait été annoncé dans un communiqué du 13 juillet, qui disait que tout le monde allait avoir besoin d’un visa pour entrer au pays dès le 14 juillet.

Très classe, l’œuvre de Jason Kenney. Justement, M. Kenney s’est fait remarquer à nouveau en mars pour un autre coup brillant, celui d’avoir apparemment été à la source de l’exclusion du guide pour les immigrants des explications sur les droits des gais au pays. Bravo Jason.

5. République de bananes.

Je suis dans une petite ville du Guatemala. Sur le bord de la mer des Caraïbes. Le genre de ville en bord de mer sans touristes parce que c’est trop moche. On prend un bateau pour traverser la baie.

Là, je vois un cargo immense. Jamais vu un cargo aussi grand. Sur le bateau, c’est écrit Chiquita en grosses lettres. Le port d’attache du cargo, c’est Monrovia, et dans le bateau, il n’y a qu’une seule chose. L’expression «république de bananes» prend tout son sens.

6. Les touristes.

C’est presque aussi le fun, quand on voyage, d’observer les autres touristes que les attractions touristiques. Aux ruines mayas, un homme au costume d’Indiana Jones avec son fils, aussi habillé en Indiana Jones.

Les touristes qui regardent les ruines par l’écran de leurs caméras numériques, courant d’une pyramide à l’autre, ralentis seulement par le poids de leurs gourdes Nalgene accrochées à leurs sacs MEC et le confort relatif de leurs bottes de marche construites pour survivre à une attaque nucléaire.

Je me demande qui de ceux-là est assez épais pour faire des graffitis sur les ruines et les arbres. Parce que c’est la question que tu te poses quand tu tombes sur un beau «Alex + Gaëlle, Québec!» bien en vue, gravé sur un arbre à côté d’une pyramide.

7. La manifestation.

J’ai manqué, pendant mon absence, la manifestation contre la brutalité policière. J’y suis allée l’année dernière.

Ce que j’ai retenu, c’est la gang à côté de moi qui criait «la po-lice au ser-vice des riches et des fascistes» pendant que j’essayais de scander de façon rythmée «Établissons, à l’instar des autres provinces, un commissaire indépendant qui enquêtera sur les corps policiers au lieu de confier une enquête sur le SPVM à la SQ.»

C’est peut-être pour ça que c’est toujours le même message qui ressort de la manifestation.

8. Québec.

J’apprends avec surprise l’existence d’un homme qui s’appelle Clotaire Rapaille, à qui le maire Labeaume a fait appel pour «rebrander» la ville. À la fin du mois, on apprend que le monsieur aurait exagéré son CV, que la collaboration pourrait tourner au vinaigre. Levez la main si vous êtes surpris…

9. Aéroport.

J’arrive juste à l’aéroport. La madame commence à me dire que j’ai trop de bagages, qu’il faut payer plus. Elle s’énerve. Je m’énerve. J’argumente, elle argumente, je sens que je vais gagner ma cause quand le superviseur de la madame vient me dire que je suis trop énervée pour prendre l’avion.

Qu’il faut que je me calme sinon ils ne me laisseront pas monter. Je me calme. On ne me fera pas payer. Je suis contente. Je me dis que finalement, faire une crise à l’aéroport, ça marche.

Sauf si vous êtes un ministre fédéral, là vous aurez l’air un peu fou.

Je me demande comment les médias francophones ont traduit le «tequila tantrum» du ministre Blackburn. Ou la crise de Mme Guergis qui a crié après les employés d’Air Canada à Charlottetown. Elle leur a gueulé qu’elle ne voulait pas rester prise dans leur «hellhole». Deux dans un même mois. Dimitri a dû avoir ben du fun à gérer ça.

10. Retour à Stockholm.

Ayoye. Si à Montréal je suis une fille normale, ici j’ai l’impression d’être la petite moche et grosse de la classe qui prend un cours de natation avec les filles d’America’s next top model. C’est dur, la Suède.

C’est vrai que tout le monde est vraiment beau et vraiment à la mode. Que c’est super développé. À Stockholm, il y a un train qui te ramène en ville de l’aéroport en 20 minutes.

À mon arrivée, il y a une enveloppe de l’agence des impôts qui m’attend. J’ai enfin obtenu mon numéro d’identité suédois. Le «personummer». C’est genre un numéro d’assurance sociale, sauf qu’ici c’est nécessaire pour tout. Tout.

J’ai aussi reçu une enveloppe de la région de Stockholm. À l’intérieur «Bonjour! Mon nom. Bienvenue à votre prélèvement gynécologique! Veuillez vous présenter à telle clinique, à telle heure, telle date. Si vous avez besoin d’un rendez-vous avec le médecin en plus, veuillez appeler à ce numéro.»

Euh… vous êtes qui, vous? Vous savez comment que je suis une femme, que j’habite à cette adresse, que je ne suis pas allée chez le médecin depuis mon arrivée en Suède? Le «personummer».

11. Ann.

Je lis, d’ici, les déboires d’Ann Coulter et de sa conférence à l’Université d’Ottawa. Je suis une ancienne de cette université qui essaie, justement, de refaire son image, qui tente de devenir une des premières au pays, qui fait miroiter sa place dans la capitale fédérale comme un avantage pour attirer les étudiants qui s’intéressent à la politique, aux affaires internationales.

Comme coup de marketing, pas fort

12. Haïti.

Dagens Nyheter place un reportage long sur Haïti en première page. Les deux journalistes envoyés après le tremblement de terre sont toujours sur place. Dans mes cours de journalisme, on m’a enseigné le concept de la «compassion fatigue». Genre qu’à un moment donné, on se tanne d’entendre parler des malheurs des autres. J’imagine qu’ici, soit il n’y a vraiment pas d’actu, ou on se tanne un peu moins vite qu’ailleurs.

13. Vélo.

Vo-tez Gérald. Vo-tez Gé-rald! L’homme qui m’a donné le Bixi, c’est mon homme! J’ai passé l’été dernier à dire ça. Quand je suis arrivée à Stockholm, ce qui me manquait le plus, c’était mon Bixi. Il y a ici (évidemment) l’ancêtre du Bixi, sauf que le système est en place depuis tellement longtemps qu’il est un peu arriéré.

J’ai acheté un vélo pour me consoler, qui a passé l’hiver dans le garage. Je peux enfin le ressortir, le printemps a fini par arriver. Et je ne risquerai pas la mort à chaque tournant, ici il y a des pistes cyclables partout.


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