La revue du mois d’octobre

Numéro 167

6 au 12 novembre 2009

Un texte de
Sophie Deraspe

Publié le 6 novembre 2009 dans
Chroniques, La revue du mois

La revue du mois d’octobre

Faire la revue du mois d’octobre pour P45? Moi qui ne suis pas Facebook, encore moins Twitter, moi qui sais à peine répondre à un texto et qui ne suis aucun blogue en particulier?

Mon inclinaison personnelle (c’est malgré moi, je suis ainsi faite) privilégie le travail de fond et de longue haleine (7 ans pour Rechercher Victor Pellerin, 3 ans pour Les signes vitaux, jamais de Kino, aucune pub n’a rencontré ma route).

Je commence tôt et je demeure fidèle à mes traditions: j’ai la même adresse courriel depuis 1996, je fais du Final Cut Pro depuis la version 1.0 et j’ai acheté une caméra avant d’acheter un char, un lit ou même des vêtements neufs à mon enfant.

Je n’ai pas le câble et mon père m’a acheté une télé quand il a vu que le pauvre petit grandirait sans les Télétubbies. J’habite toujours dans de vieilles maisons et j’ai fait les études françaises de l’Université de Montréal (oui, oui, les 80 livres à lire la première année).

Je viens de parler de moi comme je ne l’ai jamais fait encore, et je vais livrer ici ce mois d’octobre 2009, mois chargé où je termine un deuxième long métrage et le délivre aux acteurs, aux collaborateurs, au public du Festival du Nouveau Cinéma dans la compétition internationale.

Je pense que ce qui m’a fortement incitée à dire oui, c’est le message d’invitation de Xavier, le rédacteur en chef: dans la première phrase se lisaient, parmi d’autres mots, intello, indépendant et animal. J’ai aimé ça.

5 octobre – Copie zero

Je vois pour la première fois la copie 35 mm et le mix final. L’image est brillante et douce. Le son remplit l’espace. Je suis en compagnie de Marie-Hélène Bellavance, protagoniste principale, qui voit le film pour la toute première fois.

Formée en arts visuels, elle m’est apparue pour la première fois sur une scène lors d’un spectacle de danse. Puis, on s’est rencontrées. Son intelligence, sa sensibilité, son côté volontaire m’ont immédiatement confirmé qu’elle n’avait pas que le physique et la photogénie de l’emploi. Elle avait en elle ce qu’il fallait pour soutenir le rôle exigent que je voulais lui proposer.

Le film se termine. Maire-Hélène est émue. Le projectionniste, assis au fond de la salle, celui qui ne dit jamais un mot, ouvre la bouche cette fois: «ça, c’est un maudit bon film».

6 octobre – Visionnement de presse

Puisque Marie-Hélène a aimé ce film, je nous sens invincibles. C’est mon deuxième long métrage. Je sais comme il est psychiquement ardu de se soumettre à la critique qui encense ou qui démolit, voire qui méprise. Qu’est-ce qui me pousse à aller me jeter dans l’arène comme ça? Je ne suis pas du monde. Je dors mal.

9 octobre – Google

Quel engin génial et malsain. Me voilà prise dans un délire narcissique (je ne suis pas la seule, les comédiens, les proches aussi): qui dit quoi de nous?

Bon, je vais me changer les idées à une fête chez Sophie et Patrick Watson. Chants de gorge improvisés, piano en feu. C’est généreux, des musiciens.

10 octobre – Première du film

Je suis prête et enthousiaste. J’ai mis ma robe blanche, celle d’un mariage ou celle d’un baptême, c’est selon. Et je convierai mes invités à une fête.

En bon paparazzi de Danielle Ouimet (qui a un rôle dans le film), le 7 jours est là et nous aurons droit à une photo dans le fameux magazine populaire. (Je fais des progrès.)

Danielle Ouimet… Si heureuse et si reconnaissante, elle m’avoue n’avoir plus joué un rôle digne de ce nom depuis les années 70, premier corps révélé à notre cinématographie dans une aura de scandale qui l’accompagne toujours.

11 octobre – Enfin

Je peux me reposer, marcher lentement, respirer, regarder le monde en paix, aller voir d’autres films. Le bébé est sorti, il est beau, il est fragile et grand, il émeut et il vivra.

Je m’en vais voir Antichrist. Vivement que le cinéma audacieux me rentre dedans. Consigne: ne pas se laisser influencer par les apparences. Lars von Trier est bien trop intelligent pour offrir bêtement un film misogyne. Charlotte Gainsbourg est remarquable. Elle est tout ce qui me plait chez une comédienne.

Belle et laide à la fois. Féminine et masculine. Raffinée et brute. Retenue et excessive. Nous travaillerons avec elle pour un prochain film, me promet mon producteur Nicolas Fonseca. J’aime Nicolas.

15 octobre – Court tournage à Toronto

Récession pas récession, dire qu’ici il y a de l’argent est un euphémisme. Le rossignol et autres fables, le show de Robert Lepage, pourtant sans technologie, animé de voix, d’ombres, de marionnettes, a certainement coûté très, très cher au Canadian Opera Company. Je ne pense pas qu’on va le voir à Montréal. Il y a plus de chance à Québec.

Je me surprends à aimer Toronto, et son côté très «Amérique». Mais n’y a-t-il pas moyen de manger passé 22h?

20 octobre – Aller-retour à Québec

Parkée entre un dinosaure et un big foot, je me sens en sécurité pour faire une sieste dans mon char. Sitôt rentrée à Montréal, y a un message de Louis Negin, ce vieux dandy, beau, adorable, qui me convie à son anniversaire à la Sala Rosa.

Je ne vais pas manquer ça, un homosexuel qui m’embrasse sur la bouche et me flatte les genoux en me disant que j’ai l’air d’avoir 12 ans.

24 octobre – Ça ne me tente pas trop…

Je fais l’effort d’aller voir Silver Mount Zion accompagné de Vic Chesnutt à la Fédération ukrainienne.

À peine entamé le premier couplet, j’oublie tout (que mon chum est désormais mon ex-chum, que le stress me donne des torticolis, que les chaises de bois en rangée sont… des chaises de bois en rangée).

Le gars sur la scène, si petit, si maladroit, me rentre dedans comme jamais personne en concert ne l’a fait auparavant (pas de blague, pas d’exagération). Je suis allée lui dire merci. Je me sentais comme si j’avais 12 ans.

25 octobre – Handicap

Je ne sais pas ce qui se passe ces temps-ci, mais j’ai une claire affinité d’esprit avec les paraplégiques et personnes sans jambes. Je sais, c’est très étrange ce que je viens d’écrire.

De Marie-Hélène Bellavance (Les signes vitaux) à Emmanuel Carrère (D’autres vie que la mienne) à Vic Chesnutt, je retrouve une communauté, comme si j’appartenais à eux, à leur condition, à leur manque, à leur sensibilité, à leur rapport à l’autre, sans qui ils ne peuvent être entier.

26 octobre – Demain, c’est ma fête, et je n’ai pas 12 ans

Ce sera platement un mardi d’automne. Je m’assure d’envoyer un message clair aux amis: j’ai besoin d’eux pour faire gicler le jus des huîtres, renverser du ragoût dans nos verres de vin, combattre le mal par le mal.

28 octobre – Le mal…

Le mal… ça fait mal. À la tête, c’est certain. Au cœur, c’est plutôt doux. J’ai déjà dit que j’aimais Nicolas Fonseca? C’est lui qui, comme un vrai chef, a fait sortir les plats du four à toutes les heures, jusqu’au matin, pour les amis qui s’amenaient.

Il produit du bonheur, ce gars-là, pas juste des films. Je clos ainsi, encore ivre de toutes sortes de choses, ma revue du mois. Après, ce sera ben dull. Je ferai du yoga pour ne pas trop vite devenir un insecte derrière mon clavier de scénariste.


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