La traînée

Numéro 12

7 au 12 février 2004

Un texte de
Grégory Lemay

Publié le 7 février 2004 dans
Fiction, Nouvelle

Il mangeait des pois chiches, des pois chiches en conserve, les prenait à même la boîte, dont le dessus bien découpé, relevé, frisé autour, faisait comme un paravent entre lui et moi, entre lui mangeant ses pois chiches et moi le regardant manger ses pois chiches.

p_nouvelle_0204.gifJe n’en revenais pas, qu’il soit absorbé par ses pois chiches, plus intéressé par eux que par moi. On n’arrive pas à y croire, on se dit qu’il joue la comédie, même si on sait que ce n’est pas le cas. Ou bien on espère qu’il arrête, qu’il brise sa tradition d’insensible, qu’il lève la tête, nous regarde, nous montre qu’il était en train de réfléchir très fort à la vie, à notre vie, pendant qu’on le pensait à tort en train de manger bêtement ses pois chiches avec une fourchette.

Je lui ai demandé, Qu’est-ce que t’as? Pas de réponse: pois chiches. Je lui ai d’abord demandé, Veux-tu que je parte? Pas plus de réponse: plus de pois chiches. J’ai même eu la gentillesse d’essayer de deviner à sa place ce qui n’allait pas, Est-ce que t’es malheureux? ce qui m’a valu qu’il prenne, puise, retire, sauve d’autres pois chiches de l’eau de trempage, les porte avec soin, en les regardant, pour ne pas qu’ils tombent, jusqu’à sa bouche. Fais-tu exprès ou quoi!? ai-je donc dit. Oui, il faisait exprès, se réfugiait dans l’attitude que je déplorais, l’exagérait, m’écœurait.

En me traitant de triple idiote, j’ai eu l’impression de me tirer une balle. Je me suis ensuite levé; ne pensez pas que je le quittais maintenant, que je sortais de son appartement. C’est dans sa garde-robe que je suis sortie, ou entrée, je ne sais trop pourquoi j’ai fait ça, l’inspiration. J’ai décoincé en la secouant, enragée, la porte-accordéon en faux contreplaqué et je l’ai refermée sur moi, me suis retrouvée dans le noir pas plus chouette que ses cossins, pas plus jolie que ses souliers, pas plus mettable que ses chandails, mais j’étais bien.

J’avais enfin trouvé la place qu’il m’accordait, je comprenais. D’ailleurs, il n’a rien fait, ne m’a pas dit ou crié quelque chose à travers la porte, de sortir par exemple, ni n’est venu l’ouvrir pour me «libérer», il me laissait là. À vrai dire, j’aimais mieux qu’il me laisse là, s’il ne m’avait pas laissée là, il aurait tout gâché, gâché son gâchis, ma déception

Ma déception va enfin accoucher de moi, me disais-je, ma déception, c’est la garde-robe sans robe, c’est cette odeur de cuir poussiéreux traversée d’humidité, c’est moi dans cette odeur, et je n’y serai plus bientôt, je vais en sortir, ça va être fini, enfin fini, je serai neuve, je serai heureuse, pleine d’espoir, parlerai à qui je veux, je suis belle. Mais quand ça été le temps de sortir, je ne le pouvais pas, pas capable, la porte ne s’ouvrait pas. J’ai cru d’abord qu’elle était coincée; c’est lui qui la bloquait.

Arrête de niaiser, laisse-moi sortir, lui ai-je dit. Au lieu de me laisser sortir, il a laissé couler entre nous un fameux silence de psychopathe, que je n’ai pas pu tolérer, en secouant la porte, qui se serait mieux laissée secouer – plastique caoutchouteux – s’il ne l’avait pas maintenue fermement. Il fallait l’imaginer de l’autre côté, le corps en alerte, tout occupé à ne pas me laisser sortir, dans une pose digne de l’athlétisme, lui qui ne foutait rien de sa peau habituellement

Je me suis énervée, j’ai fait exprès au début, me suis cru, ensuite ça marchait tout seul, la crise, j’étais en crise, je touillais sa garde-robe, avec les pieds, avec les bras, avec mon corps, avec ma tête, me heurtais contre tout, me blessais, gémissais, criais, jusqu’à ce qu’il prenne peur, je crois, peur pour moi, du danger, d’une fatale négligence, et m’ouvre enfin la porte comme à une lépreuse.

Je venais de foutre le bordel dans son placard, en fait j’avais remué celui qui y était déjà, il restait son appartement maintenant. J’étais prise d’une exaspération passionnée pour ses choses, les lançais (disque, par exemple), les renversais (matelas, par exemple), les piétinais (encore le matelas, par exemple), leur donnais un coup de pied (canne ouverte de pois chiches mangés mais à demi pleine d’eau de trempage – kick la cacanne –, par exemple). Ses choses, contrairement à lui, se laissaient toucher, bouger, changer. J’aurais aimé faire avec lui ce que je faisais avec ses choses. Il était temps de partir. Et s’il m’avait barré la route, je l’aurais traité comme l’une de ses choses. C’est ce qu’il était devenu.


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