La vie à sens unique

Numéro 41

3 au 30 juin 2006

Un texte de
Daviel Lazure Vieira

Publié le 4 juin 2006 dans
Culture, Livres

La vie à sens unique

S’il est un écrivain américain qui, livre après livre, continue de tracer des cercles concentriques autour d’une oeuvre de plus en plus importante, sinon essentielle à la littérature mondiale, c’est bien Philip Roth.

Prolifique, il publie coup sur coup des best-sellers tels que «American Pastoral», «The Human Stain», ou plus récemment «The Plot Against America», qui paraît ces jours-ci en français chez Gallimard. Ou alors préfère-t-il parfois choisir des voies moins fréquentées, moins propices à la multiplication des ventes. «Everyman»; son nouveau livre, se situe dans ces eaux-là, rappelant «The Dying Animal» paru il y a cinq ans.

Pourtant, ce nouveau livre est aussi très différent des précédents. D’abord parce que Roth y abandonne ses multiples alter ego, très présents depuis les dernières années. Ainsi, «Everyman » n’est pas écrit au «je». Il ne s’agit ni de Nathan Zuckerman, le narrateur de «The Human Stain», ni de David Kepesh, celui de «The Dying Animal», ni même Roth lui-même, celui de «The Plot Against America».

Non, cette fois, il n’y a aucun narrateur. C’est un «il» indéfini, dont le prénom, du début à la fin, reste inconnu. Ensuite, parce qu’on y trouve une préoccupation grandissante pour la mort. Elle envahit tout l’espace disponible, ne laisse aucun répit à ses protagonistes. Elle est là, plus présente encore que dans n’importe lequel de ses ouvrages. Roth a jadis parlé du cancer, cette fois-ci il se penche sur une mort plus soudaine, plus foudroyante. Sans période d’accalmie, sans temps de réflexion. Il n’écrit plus en nuances, il ne fait que découper. Il ne nous épargne plus les opérations chirurgicales, les complications médicales, il explique, il dissèque. Jusqu’à la toute fin.

Et tout ça; c’est d’une tristesse infinie. Les personnages qui arrivent, puis qui repartent. Le suicide d’une amie. La hargne de deux fils qui vous détestent, l’amour d’une fille qui, se dit-on, ne doit retenir que des bons côtés de sa mère, parce que son père n’en a aucun. L’accumulation des souvenirs et du temps qui fait son boulot de sape, sans épargner personne. Vous vous levez et vous vous sentez en forme, heureux, et le lendemain, anesthésie générale. La peur qui vous gruge, de ne pas savoir ce qui vous attend.

C’est dur, c’est pénible, c’est un bon coup de poing sur la gueule, un livre de Philip Roth. Ça scalpe l’humanité entière pour nous ramener à l’essentiel. Vivre, mourir. Entre les deux, un laps de temps trop court et la décomposition inexorable de l’être humain. «Everyman», c’est le temps d’une vie, de la naissance jusqu’au dernier souffle, c’est une centaine de pages, mais c’est assez pour comprendre que tout ce qui nous est précieux ne nous semble pas l’être. Et que c’est lorsqu’on en est privé qu’on se dit, merde, c’était ça. J’ai raté ça.




«Everyman», de Philip Roth, Houghton Mifflin, 2006.




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