L’amour fou

Numéro 43

8 au 14 septembre 2006

Un texte de
Daviel Lazure Vieira

Publié le 8 septembre 2006 dans
Culture, Livres

L’amour fou

Christine Angot, deux ans après l’échec des Désaxés, son premier roman de «fiction», et sept ans après le succès de L’Inceste, revient sur la scène littéraire pour présenter Rendez-vous, son livre le plus achevé et le plus sensible.

C’est étrange, j’ai rencontré J. à peu près au même moment où je recevais les épreuves manuscrites de Rendez-vous, le dernier roman de Christine Angot. Je dis rencontrer dans le vrai sens du terme, parce qu’avant, ça se résumait à de brefs échanges.

Je lisais, et au fur et à mesure qu’une relation intime s’installait entre la narratrice, cette Christine de L’Inceste, de Quitter la ville, de Pourquoi le Brésil, et Éric Estenoza, un acteur de théâtre, moi j’avais l’impression qu’il y avait aussi une relation qui s’installait entre moi et J. Rien qu’une impression, pas grand-chose, des indices trop mineurs pour être considérés, trop idiots, trop simples, mais j’avais envie d’y croire quand même, j’avais envie d’être amoureux à nouveau, ça faisait si longtemps que je n’avais pas ressenti ce que c’était que d’aimer quelqu’un.

C’est peut-être une question d’identification. Peut-être est-ce ai-je aimé Rendez-vous parce que j’ai mis, sans trop le vouloir, d’autres noms sur les personnages du livre, parce que j’ai rendu la fiction et la réalité totalement indissociables; c’est possible de ne pas savoir faire la différence entre l’un et l’autre. Mais je crois qu’il y a autre chose.

Je crois, sincèrement, que Rendez-vous est un ouvrage remarquable, émouvant, dans une tradition qui se rapproche de la sensibilité extrême de Malina, d’Ingeborg Bachmann. La beauté des phrases, de cette ponctuation déficiente, des auxiliaires avoir et être répétés inlassablement, c’est l’amour fou dans sa plus grande vulnérabilité.

Les déchirements quotidiens, l’attente, les messages sur le portable, les rencontres que l’on annule. Les projets auxquels on rêve, puis qu’on finit par faire avorter. Ces désirs et ces craintes qui naissent de l’insécurité, de l’instabilité. Ces douleurs, ces peines et ces rires, aussi. Tout ça. C’est cet amour fou qui se canalise par l’écriture, parce que rien d’autre n’est suffisant pour tout dire, parce que c’est la seule et unique façon de mieux se consumer, entièrement, par les larmes, par les mots. «Je n’ai pas pu faire plus que d’écrire tout ça, écrit-elle, j’ai pas pu faire mieux. Mais j’ai fait ça. Je n’ai jamais rien fait de plus fort pour quelqu’un. Jamais».

Rendez-vous, ce n’est plus cet assemblage de phrases hachées et volontairement brûlantes, à fleur de peau, remplies de colère, de rage et de déception que Christine Angot ne pouvait faire autrement qu’écrire dans L’Inceste ou Sujet Angot. Non. Rendez-vous, c’est simplement le récit d’une femme qui aime toujours, et d’un homme qui l’aime encore, c’est l’histoire de deux êtres humains qui sont fous amoureux l’un de l’autre, mais qui sont incapables d’y arriver ensemble.

C’est la substance d’une femme qui se donne entièrement, parce que c’est tout ce à quoi elle est capable de s’accrocher. «Les autres livres, je les ai faits pour m’éloigner de ceux que je croyais aimer, et me rapprocher encore plus de l’écriture, comme un pacte contre eux et avec elle, entre moi et elle (…). Celui-là je l’ai fait uniquement, tu m’entends, uniquement pour être près de toi, comme je me sens en ce moment».

Le dernier roman de Christine Angot est peut-être son plus beau, son plus fragile, celui dans lequel elle se dénude, s’expose au regard des autres pour une unième fois, sauf que cette unième fois est sobre, élégante, cruelle et tragique. Livre sur l’amour, d’abord, mais aussi sur le fait d’écrire, sur le geste et le rapport entre la vie et le reste, entre soi et les mots.

«Tu ne peux pas savoir dans quel état ça me met d’écrire ça, particulièrement ça, ce que je suis en train de faire là, de te dire. Je ne sais pas ce que ça te fait à toi de le lire, je ne saurai jamais. Moi je suis en train de pleurer, de me moucher. Et j’ai la gorge très serrée. Léonore, qui est en train de regarder la télé, c’est dimanche soir, vient me dire: maman qu’est-ce qui se passe ? J’ai dit: rien rien c’est parce que j’écris».

J’ai achevé Rendez-vous au Laïka, un dimanche matin. Bien sûr que ça se termine mal. Comme le reste, au fond. J’avais la gorge un peu serrée, en prenant un café et en lisant les dernières lignes, tous ces gens autour de moi, il fait beau aujourd’hui, oui, mais. Ça devait être ainsi j’imagine, pour moi comme pour elle, comme pour les autres, moi et J. aussi, ça devait se passer comme ça.

J’aurais dû le savoir avant, j’aurais dû le deviner que ça coûte cher être amoureux, ça coûte cher l’amour, ça coûte le tout petit peu, le trop peu que l’on possède. En refermant les quelques centaines de pages spiralées, j’ai senti cette partie du cœur qu’Angot décrit dans son livre précédent, je l’ai sentie monter en moi, se détacher. Et puis cette bizarre impression de flottaison, d’absence, de sommeil, comme si je dormais depuis longtemps, et qu’enfin je venais de me réveiller, ce que ça fait mal, encore une fois.

Se réveiller pour réaliser que tout est terminé, que l’on est seul. Que l’on doit se relever, passer à autre chose, devenir quelqu’un d’autre. Parce qu’on trouve que soi, c’est trop peu. Soi, ça ne veut rien dire, c’est vide, c’est nul. On préfère cracher dessus. Le salir, le démolir, le détruire une bonne fois pour toutes, le soi. Parce que quand il ne reste rien, quand ce soi-là est en miettes, en charpie, que vous avez réussi à le recracher, vous êtes fier de vous. Enfin, je ne suis plus. Je n’ai plus besoin d’être.

Au moment où je termine ces lignes, on vient de m’offrir le poste de chef de pupitre littérature. J’y pense durant quelques minutes, puis j’envoie un message à J. Voilà, c’est probablement terminé, ça n’ira jamais plus au-delà, J. m’efface, lentement, de sa vie, une bonne fois pour toutes.

J’ai envie de pleurer, j’ai envie de tout effacer justement, d’effacer ces lignes, le reste, recommencer, recommencer, je me dis, partir, tout oublier, tout laisser tomber, ça n’en vaut pas la peine. Et puis je reconsidère la proposition de chef de pupitre. J’écris rapidement un paragraphe au rédacteur en chef, à la hâte, sur le coup, je termine en disant «c’est peut-être le plus grand bonheur que j’ai d’écrire, aucune censure, même ce que j’aimerais profondément cacher».

Voilà, c’est fait. Ce sera bientôt publié, tout le monde pourra lire, tout le monde lira ça, quelle horreur, mais tant pis. Ensuite, je pourrai passer à autre chose. Signer de belles chroniques littéraires, comme les vrais et talentueux journalistes savent le faire. Je n’ai plus le choix, maintenant. C’est la seule issue possible. Écrire.

Rendez-vous, de Christine Angot, Flammarion, 2006, disponible en librairie dès le 20 septembre.


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