L’art de la fugue

Numéro 119

6 au 12 juin 2008

Un texte de
Xavier K. Richard

Publié le 6 juin 2008 dans
Chroniques, La page 45

L’art de la fugue

L’art de la fugue, de Jean-Sébastien Bach, est souvent considérée comme une composition en forme d’exercice intellectuel axé sur le contrepoint, que Bach destinait à être admiré plutôt qu’à être joué. Celui-ci n’a par ailleurs jamais volontairement précisé pour quel instrument il l’avait composé.

Guillaume Corbeil, lui, a épousé un peu ce modèle en rapportant des nouvelles aux multiples ellipses, dans lesquelles il semble se regarder écrire, le tout cependant avec une constance qui l’amuse et lui fait faire des prouesses. Comme Bach, il allonge ses phrases comme pour en réduire le style, faisant de tout exergue ou palpitation.

Toujours commencer par la fin

Naturellement, lorsqu’on ouvre le recueil de Guillaume Corbeil, on est porté à lire l’épilogue où il raconte la construction du bouquin, où il justifie son entreprise. Cet épilogue dont émane une envie, un mantra personnel de l’auteur, celui de maîtriser l’art de la fugue pour mieux lutter contre l’absurdité de la vie.

C’est ainsi qu’on entre dans ses récits, avec le désir de voir comment l’auteur comble son propre désir, avec le désir de voir comment l’auteur comble les désirs de ses personnages, qui s’emballent.

Écrire pour fuir, fuir pour écrire. L’art de la fugue, c’est un peu se trouver un milieu neutre pour écrire et ainsi mieux maîtriser la peur de l’absurde, nous expliquerait probablement Guillaume Corbeil dans un épilogue version 2.

Puisque la fugue elle-même est absurde, l’entreprise de Guillaume Corbeil, c’est autant se laisser aller à cette angoisse et de la raconter à travers différentes histoires, que de maîtriser cette fugue, de fermer la porte et de se mettre enfin à écrire.

À la page 45 du recueil, on retrouve un personnage qui veut s’acheter une corde pour se pendre. À la page précédente, il semble s’imaginer, dans un soubresaut d’esprit, que la caissière de la pharmacie veut faire sa vie avec lui. Aller au bout du monde avec lui, rien que ça. Mais il ne peut pas, il doit aller mourir. C’est aussi bête que ça. Et c’est aussi valable pour la caissière de la quincaillerie dont le coeur, elle aussi, s’emballe.

Heureusement, contrairement à Bach, L’art de la fugue pour Guillaume Corbeil est loin d’être une oeuvre testamentaire. Sinon un bouquin dont l’histoire triste finit bien, et dont il ne reste plus qu’à trouver comment elle commençait.

L’art de la fugue, Guillaume Corbeil, éditions L’instant même, 2008.


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire

Commenter