Le corps et ses lieux: l’aisselle (deuxième partie)

Numéro 76

11 au 17 mai 2007

Un texte de
Fabien Loszach

Publié le 11 mai 2007 dans
Idées, Société

Le corps et ses lieux: l’aisselle (deuxième partie)

Après avoir lancé quelques pistes de recherches sur le rapport hygiéniste à l’aisselle, on pourrait aborder le dessous-de-bras par la métaphore du coin.

Le coin chez Gaston Bachelard (La Poétique de l’espace) est à la fois un lieu de recueillement et d’hostilité à la vie, «par bien des côtés, le coin “vécu” refuse la vie, restreint la vie, cache la vie. Le coin est alors une négation de l’univers».

Le coin est à la fois coin refuge et coin obscur, il s’ouvre et se ferme sur l’extérieur, en cela il entretient aussi la dialectique du dedans-dehors. Il faudrait ici reprendre nos postulats du paragraphe précédent et soumettre l’hypothèse qu’il se dessine deux sortes d’aisselles: le coin/aisselle intraverti, et le coin/aisselle extraverti.

Dans sa forme introvertie, le coin est cloisonné, fermé sur lui-même, obscur. C’est l’image de la geôle qui vient à l’esprit sous ce bras hirsute que l’on cache forcément.

Quand il est extraverti, il s’offre plus facilement au monde, mais toujours dans sa transparence glabre et sa netteté. L’aisselle se projette et espère sans trop se faire d’illusion devenir un lieu public à la manière du nombril des filles maintes fois percées, tatouées, mises en valeur.

Est-il nécessaire de rappeler que les recoins sont les archétypes de l’intimité et que leur mise en lumière en dit beaucoup sur une société où l’intime se fait de plus en plus public.
La métaphore de la forêt

La métaphore de la forêt est aussi pour moi primordiale dans l’imaginaire entourant le dessous-de-bras. La forêt est aussi un lieu ambigu, son étymologie la désigne comme ce qui est en dehors (foris). Elle est à l’extérieur de la clairière et entoure la communauté.

L’imaginaire l’entourant est équivoque: à la fois centre d’intimité, refuge, lieu sacré, mais aussi et surtout en occident, lieu de toutes les peurs. Les forêts sont antérieures au monde et leur destruction est un travail de la lumière humaine, du feu prométhéen, donc de la civilisation sur la sauvagerie.

C’est peut-être cela qui explique aussi l’attention accordée à défricher cette forêt sur le corps; les aisselles sont peut-être des résidus ou la marque de la sauvagerie.

Rappelons pour notre propos que forêt et sauvage ont une racine commune en occident (silva: forêt); le poil sur nos corps est-il une limite de la culture? Le stéréotype de la culture est-il la clairière rendue vivable, salubre par le feu?

N’est pas Prométhée le premier à avoir donné aux hommes cette arme divine pour combler leur handicap naturel majeur sur les autres animaux. Le feu, c’est le premier outil, le père de tous les outils symboliquement parlant, celui qui va donner à l’homme les moyens d’organiser la clairière, de repousser la sauvagerie aux limites de la forêt, à l’orée du bois.

Robert Harrison dans son travail sur les forêts nous rappelle que «les institutions dominantes de l’occident (la religion, le droit, la famille, la cité) furent fondées à l’origine contre la forêt, leur première et leur dernière victime». La civilisation naît dans la clairière, c’est à dire sur un sol défriché et maîtrisé. Comme Adam et Ève.
La fin des lieux secrets du corps

Alors, que faut-il voir dans l’aisselle rasée ou poilue? La marque de la civilisation occidentale ou celle de la sauvagerie? Sur le plan de la représentation, la réponse semble évidente.

Le rasage c’est le dévoilement, la fin des lieux secrets du corps; le corps fraîchement rasé s’offre comme un œuf parfaitement formé, il est lisse, homogène.

En perdant ses zones de mystère comme ses aisselles, le corps devient totalement interprétable et analysable au premier coup d’œil: le corps ne se donne plus à découvrir, mais seulement à voir. L’aisselle était-elle un des derniers bastions de résistance de la sauvagerie ? Peut-être.


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