En réunion de production de P45, j’ai dû faire une confession de foi. J’aime le hip-hop. Une sortie de garde-robe qui s’est avérée ardue mais ô combien soulageante.
Il a d’abord fallu que j’accepte moi-même que j’avais cette attirance envers le rap et sa culture. Il faut remonter à l’enfance pour saisir les blocages qui m’empêchaient d’y parvenir. Ma grande sœur, très influente à l’époque, m’avait expliqué que le rap était une musique violente et dégradante envers les femmes. Le préjugé a commencé à s’effriter quand, en 1998, dans la cafétéria de l’école, j’entendais pour la première fois Lauryn Hill nous dire : « Girls, you know you better watch out ». C’était du rap. Et c’était une femme!
Des culs, des chars…
Aujourd’hui, dans le milieu professionnel, et même lorsque j’en parle à certains amis, l’incompréhension reste dans le regard de mes interlocuteurs. Il semble impossible qu’une journaliste, qu’une intellectuelle comme moi, s’intéresse à cette culture encore perçue comme violente et misogyne. Il faut souvent préciser aux néophytes que le rap, ce n’est pas seulement 50 Cent. Pourtant, je connais peu de mouvements populaires aussi intellectuels que le hip-hop. Prenons seulement son volet langagier, le rap, pour démystifier la chose. Brisons les préjugés.
Le mot « intellectuel » est une expression utilisée à toutes sauces, et qui appelle donc à une définition. Je l’interprète personnellement comme une sensibilité au langage, particulièrement au langage verbal, faculté qui nous distingue des autres animaux.
Or, le verbal est au cœur du rap. On a qu’à penser à Mc Solaar. On obtiendrait de bien meilleurs résultats dans l’enseignement du français si l’on y faisait référence pour expliquer ces figures de style réservées, selon certains, aux grands poètes. L’allitération (« je garde des séquelles mais je sais qu’elle sait…»), la métaphore (« la concubine de l’hémoglobine ») l’hypertextualité (« Le dormeur du val ne dort pas, il est mort et son corps est rigide et froid ») et bien d’autres.
Mais Solaar est un cas évident. Il est plus difficile de convaincre les incrédules qu’Eminem n’est rien d’autre qu’un intellectuel émotif. Son anger-rap, dans lequel il se met en scène, s’apparente à la nouvelle vague qui fait sensation dans la littérature « sérieuse », l’auto-fiction, Christine Angot, Nelly Arcand et les autres… Ses textes jouent également sur la frontière entre le vrai et le faux, le personnage et la personne. Et ce n’est pas que sensationnalisme et marketing. Une réflexion s’insère dans la démarche du controversé rappeur et plusieurs de ses chansons reflètent un méta-discours sur son rap. « Half the shit I say I just make it up, to make you mad…And if it’s not a rapper that I make it as I’m a be a fuckin rapist in a Jason mask ». Bon, j’avoue, c’est une façon un peu vulgaire d’exprimer sa démarche, mais enfin, un discours réfléchi ressort de la culture populaire.
Plus récemment, et surtout, plus localement, j’ai été surprise de la compréhension des enjeux géo-politiques qui transparaît dans les textes de Manu Militari. Sous sais airs de bad boy au flow nonchalant, le rappeur souligne au passage le combat des kurdes ou des tchétchènes.
Peu de tribuns de la culture populaire peuvent se vanter d’avoir pénétré le très élitiste monde universitaire. C’est le cas de KRS One, MC qui multiplie les communications dans les universités américaines. Comme je le fais à l’instant, il tente de démontrer que la culture hip hop ne se résume pas aux étiquettes qu’on veut bien lui accoler, qu’elle est plutôt le reflet d’une génération riche en références, en expériences diverses et en créativité. Il était récemment l’invité d’honneur du Hip Hop Congress, un événement organisé par l’Université Irvine de Californie.
Aznavour, un rappeur sous-estimé…
Les référents se font également nombreux au niveau non verbal. Et l’ouverture d’esprit des rappeurs est étonnante. La vieille chanson française semble une ressource inépuisable d’échantillonnage même chez les américains. Si la trame musicale de What’s The Difference, de Dr Dre, est tirée d’une chanson peu connue de Charles Aznavour, je manque d’imagination pour estimer la quantité de disques qu’a dû écouter l’inventeur du G-Funk. L’imaginaire est également stimulé lorsque des musiques de film sont réutilisées en complément du discours. It’s a Hardnock Life, de Jay-Z, reprend le propos d’Annie, pauvre petite orpheline de la comédie musicale du même nom. Au Québec, Loes échantillonne pour Monk.e une pièce de Suzie Arioli, inspiré par une culture montréalaise aux facettes multiples.
Batlam de l’intellectuel groupe Loco Locass nuance toutefois mon propos. « Le rap, c’est beaucoup de choses. Oui, il y a un volet intello, mais il y a aussi du gangster rap, et toutes sortes d’autres mouvements à l’intérieur même du mouvement hip hop. »
L’idée n’est pas ici de transformer le mouvement hip-hop en un lieu intellectuel et sélect, mais bien de démontrer qu’au contraire, la culture populaire côtoie dans ce mouvement un univers auto-réflexif qui n’a rien à voir avec le gangstérisme et les batteurs de femmes. Évidemment, on me regarde aussi d’un œil suspicieux parce que le rap est une musique qui s’adresse aux ados. Je m’en réjouis, et je fais le souhait, comme Mc Solaar, que le rap fasse en sorte que « le vie soit comme une poésie. »
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