Le jeu belge

Numéro 147

27 mars au 2 avril 2009

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 27 mars 2009 dans
Carte postale, Société

Le jeu belge

Il y a des choses qui nous suivent partout. C’est la troisième fois de ma vie que je mets les pieds en Europe. Et comme lors de toutes mes visites précédentes, y a un bouton qui m’a poussé sur le front.

Gros comme un euro. Rouge comme la grosse barre du drapeau de la Belgique. Très agréable, surtout qu’on dirait que toutes les vitrines miroitantes de Bruxelles me le rappellent. Et c’est fou comme ça ne me dérange pas.

Grâce à une correspondance in extremis à JFK, mon petit sac bleu ne m’a pas suivi. Ce qui m’oblige (obligation toute relative) à passer la nuit à Bruxelles. Et ça aussi, c’est fou comme ça ne me dérange pas.

Même si je travaille pour des compagnies aériennes depuis bientôt huit ans, je n’ai toujours pas pigé le concept du «bagage de cabine». Celui qui permet au voyageur d’apporter le strict nécessaire au cas où ses valises prendraient du retard. Alors, je me retrouve avec un sac à dos rempli de livres, mon laptop et des petits papiers inutiles. Comme un vrai voyageur imbécile. Ou naïf.

Les règles du jeu

Pour mon séjour en sol belge, je me propose de jouer à un jeu. Celui de passer deux jours dans une ville inconnue sans consulter de Lonely Planet, de guichet touristique ou encore le web pour soutirer de l’information susceptible d’épauler un perdu.

La seule consultation permise: les cartes qui parsèment parfois les rues. C’est tout. C’est niaiseux aussi, je le sais. Mais j’aime les jeux, moi.

J’aboutis dans un quartier arabe où des gars se ramassent dans un salon de thé pour regarder un match de foot. Et pour jouer aux dames ou à d’autres jeux qui me sont totalement inconnus.

Des chaudières d’olives, qui peuvent contenir autant que mon sac à dos retardataire, balisent l’entrée des épiceries. Ça sent la vie. Ça s’engueule, s’embrasse, et s’envoie chier.

Tout ça dans les quelques mètres qui enrobent mon hôtel. Je passe la soirée à me perdre, à goûter toutes les bières qui veulent bien s’accrocher à mes lèvres. Puis je m’endors dans mon lit gros comme une boîte de kleenex, une patte en dehors.

On me dit que mon sac arrivera en après-midi. Je me dis que c’est tant mieux et repars dans cette ville que je trouve un peu belle.

Comme on trouve charmante une fille à cause de son sourire qu’elle ne sort que très rarement. Une beauté voilée, mais viscérale.

Tout près de l’église Sainte-Catherine, une petite extase m’attend, toute chaude. Bouillante même.

C’est la Mer du Nord, un genre de comptoir qui sert des poissons et des fruits de mer. Les clients mangent debout. Peut-être pour rappeler à quel point il est bon d’avoir les deux pieds sur terre. Peut-être pas. Chose certaine, leur menu contribue à l’élévation de quelque chose que certains appellent l’âme. Alors si on veut l’élever, mieux vaut commencer debout.

Toujours de la soupe

La serveuse a un foulard noué au cou. Elle m’apporte une soupe au poisson, deux petits croûtons et un verre de vin blanc.

Quand elle ramasse le pourboire, elle crie «personnel» et tous les autres employés répondent «merci!». Genre de chose qui m’accroche.

Avoir su que ce bouillon rouge m’aurait tant marqué, j’aurais, moi aussi, noué un foulard à mon cou. Histoire de garder cette douce chaleur le plus longtemps possible dans ma gorge. «Merci!».

Mon jeu se termine vers quinze heures. J’ai gagné. On gagne tout le temps à ça. Ah oui. Je prends le train pour Paris. Je veux aller au Salon du livre. J’ai le goût d’aller jouer dans un salon.


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  1. Mu says:

    C drôle, je suis de Bruxelles et à lire ton récit, je te vois traîner du côté des gares et je sens aussi l’odeur de friture qui règne proche de la place Ste-Catherine. Après 12 ans passés ici c’est très rafraîchissant cette balade olfactive.

    J’attends impatiemment que tu te perdes ailleurs !
    ;)

  2. haha says:

    Youpi le retour de Mathieu Meunier!! Ça me fait tellement plaisir!!!

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