Le pouls

Numéro 65

23 février au 1er  mars 2007

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 23 février 2007 dans
Chroniques, Le boutte, c’est le boutte, point

Le pouls

J’ose espérer que le cyclotouriste se définit comme un voyageur. Peut-être qu’un jour, il poussera le mot «touriste» assez fort pour lui faire dégringoler le remblai.

D’ici là, je souhaite qu’il épouse aussi bien les principes du voyageur que ses pneus caressent la route. C’est un peu comme une quête, ça ne s’apprend pas dans les livres ou au Canal Évasion. Ça se vit.

Afin de parfaire mon éducation de voyageur, de «tâter le pouls» de l’Oregon, j’ai dû m’élever (ou m’abaisser) la conscience, dans le but d’entrouvrir mes «portes de la perception». Mon pouls se saccade. Chaque battement m’entraîne doucement vers une petite extase.

Premier battement: l’achat. Facile. N’importe quel idiot, armé de quelques billets verts, peut se procurer ladite substance. Les points de vente s’étalent dans tous les recoins de la ville, à proximité des chalets bourgeois, comme à l’orée des taudis rafistolés.

Un jeune homme stressé, chétif et blême, me fait répéter ma commande, comme si j’allais lui casser les jambes si mes attentes ne sont pas exaucées. Je lui tends mes portraits de Georges Washington imbibés de sueur et m’éloigne sans me retourner, la tête entre les chevilles, comme on dit.

Deuxième battement: la consommation. Il y d’abord l’odeur, qui me pénètre avec vigueur, me procurant une soudaine satisfaction olfactive. Je m’installe dans un coin, à l’abri des regards, pour ouvrir le petit sac contenant mon morceau d’euphorie tangible. Lorsque je me sens prêt, en paix avec ma décision, je porte le tout à ma bouche, en fermant les yeux. Je recommence le geste. Encore. Et encore.

Troisième battement: le trip. Les joues et les auriculaires engourdis, le genou légèrement mou, je sens monter en moi cette énergie nouvelle, ce plaisir palpable. Chaque ouverture de bouche s’accompagne inévitablement d’un sourire en coin. L’angle obtus ainsi formé à la jonction de mes deux lèvres facilite l’osmose entre mon organisme et ce bout de plaisir. En me concentrant davantage, je suis persuadé d’être en mesure de ressentir l’action de mes synapses libérant leurs messages chimiques.

Dernier battement: l’analyse. Je me tourne la tête pour me déculpabiliser du geste encore chaud que je viens de commettre. Je ne suis pas seul. Je fais une boule avec mon papier translucide de Whopper et jette le tout aux poubelles, en prenant bien soin de m’accrocher la manche droite dans une stalactite de ketchup qui pend au couvercle de la poubelle.

Des familles, des vieillards, des enfants dégoulinants et bien sûr, des gens dont les horizons ont tellement été élargis qu’ils ont de la difficulté à introduire leur masse entre le banc de plastique et la table. Effets secondaires de cette drogue omniprésente que sont les fast food

Je me sens lourd et heureux. Comme un ours qui mange du gruau mielleux. Je ne regrette pas mon geste. Je remplis ma gourde de thé glacé citronné sucré et reprends mon vélo. Je pédale entre les enseignes de chaînes de fast food de cette ville sans nom. Mon pouls se saccade, chaque battement m’entraîne doucement vers une petite extase… L’Oregon.


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire

Nous sommes désolés, il n'est pas possible de réagir à cet article pour le moment.