Le prétexte du pedleur

Numéro 140

6 au 12 février 2009

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 6 février 2009 dans
Fiction, Nouvelle

Le prétexte du pedleur

J’ai connu un bonhomme assez ordinaire. Le genre de personnage où l’inscription «ne me faites pas confiance» pend à la chair de son deuxième menton. On l’appelait le pedleur.

Au cours de sa pauvre existence, il a vendu des balayeuses aux pêcheurs de la Basse-Côte-Nord à des prix frôlant le ridicule. Genre 2000 $. Un vrai pedleur, pour ne pas dire autre chose.

Dans la langue québécoise, une connotation négative teinte le mot pedleur. Attention. On ne parle pas ici du gars qui fait du porte-à-porte pour gagner sa vie. Lui, il aspire à un monde meilleur (ou peut-être est-il heureux dans l’accomplissement de sa tâche?). Il fait de son mieux, une porte à la fois.

De son côté, le pedleur caresse ardemment le désir d’extirper la tirelire d’une madame en pantoufles pour en soutirer le contenu jusqu’à la dernière cenne. Sans remords.

Ces deux genres de vendeurs semblent avoir pris la porte. Peut-être que je me trompe, mais on dirait qu’ils ne font plus partie de l’image urbaine, banlieusarde ou campagnarde. C’est peut-être mieux ainsi.

Sauf que le mot pedleur court toujours. Du moins dans mes oreilles. Et depuis quelques temps, il s’est infiltré subtilement dans mon quotidien.

Une soupe littéraire (dans le bon sens du terme)

À mon plus grand plaisir, je suis tombé sur The soup peddler’s, slow and difficult soups, d’un certain David Ansel.

C’est l’histoire d’un gars et de ses soupes, d’une petite communauté d’Austin (Texas) et d’un vélo. Un autre fucké qui a troqué la vie normale (il travaillait en informatique) pour une vie plus lumineuse (luminosité toute subjective, j’en conviens).

Je pourrais m’éterniser à l’analyse du contenu du livre, à ses petits gribouillages enfantins, à ses personnages déconnectés ou à ses recettes qui demandent parfois une grande patience ou de drôles d’ingrédients.

Ou encore au style réconfortant (comme un potage brûlant) que l’auteur exploite pour nous raconter comment il gagne sa vie en concoctant des soupes qu’il livre à vélo. Le tout pour assouvir ses fidèles Soupies.

Je n’ai pas le goût, car ce livre est pour moi un prétexte. Un prétexte gros comme ça. Pour écrire sur la soupe en plogant le mot pedleur quand le mercure indique moins trente. C’est quand même un beau prétexte, me semble.

Petite philosophie de la soupe

La soupe est aussi un prétexte. Gros comme ça. Si on fait une soupe, on peut inviter une amoureuse pour la déguster (pas déguster l’amoureuse, mais bien la soupe). Et s’il fait froid, l’amoureuse en question aura les joues rouges et une amoureuse qui a les joues rouges, il n’y a rien de plus beau.

Faire une soupe exige de prendre son temps. De laisser de côté nos peurs et nos soupçons en coupant les courgettes et les navets.

D’analyser les moindres fissures de son passé pour éviter les craques de son destin, pendant que le bouillon imprègne de ses coulisses la casserole ruisselante. Faire une soupe, lentement, devrait être obligatoire pour l’angoissé, l’incertain et le perdu.

Dans ce bouquin, le lien entre soupe et vélo m’a tout de suite charmé. Pourtant. Une association toute aléatoire, naïve. Comme de parler de tondeuse et de cretons.

Sauf que dans mon cas, le vélo et la soupe s’inscrivent quelque part dans ma ligne de vie. Alors il fallait que je m’y attarde. On a juste une vie. Point à la ligne.

Soupe rousse

Soup Peddler ne m’a pas amené à mordre dans l’existence avec des crocs émaillés d’espérance. Je suis encore le même roux.

Sauf que j’ai appris à cuisiner un roux et à l’intégrer dans une soupe qui, selon l’auteur, nécessite l’ingurgitation de trente bières. Et grâce à ce petit livre, je connais maintenant Bouldin Creek, une enclave d’excentriques dans le gros Texas.

La petite communauté, selon l’auteur, abrite un endroit où git des centaines de vélos qui n’attendent qu’à se faire démanteler pour mieux se faire réinventer. Intéressant.

Alors j’ai pris une décision. Quand je retournerai à Mazatlan, je passerai par Bouldin Creek, histoire de créer (avec mes mains aucunement talentueuses) mon nouveau vélo qui m’amènera vers la Terre de feu.

Bouldin Creek sera alors un prétexte. Un prétexte de pedleur.


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  1. cfl says:

    Après le vélo, la soupe?
    Mathieu Meunier, on est vraiment fait pour s’entendre.

  2. ti-pere says:

    Meunier, vous me suivez toujours ? Apres Baja, vous passerez par Austin, Attention a ses bb-cue rustiques, ses sauces molle et les transex du getto. La républic vous attend, mais de grace, n’y allez pas pendant le SXSW. Austin et les banlieux deviennent un pauvre Festival de mourial qui abritera quelques de vos collegues. Par contre, oser aller au Ritz du Velo, chez Mellow Jonhny, question d’y voir le shrine de l’enfant prodige, de retour avec sa couille championne…

  3. roch says:

    j ai l impression qu ont connait le meme pedler le mien, vendait des aspirateurs
    a des prix fou au Iles de la Madeleine,moi je suis pedler en gaspesie,les temps ont ils changer…Salut Mat

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