Le puceau

Numéro 173

18 décembre 2009 au 21 janvier 2010

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 18 décembre 2009 dans
Chroniques, Le boutte, c’est le boutte, point

Le puceau

J’arrive à Austin, enrobé de cette fébrilité qui m’accompagne chaque fois que je débarque dans une ville inconnue. Au coin de Congress et de la 6e, je me laisse guider par la musique omniprésente. Elle sort des bars, des cafés, des coins de rue et des bouches d’égout.

Le problème avec mon guide (la musique), c’est qu’il m’amène dans des coins bizarres, plutôt trash. Peu importe, je finis par rejoindre le centre-ville et me dirige vers le Capitole illuminé. Puis l’Université du Texas, où les Longhorns affrontent le Kansas. Le stade bombé frémit à chaque bon coup des Texans. Je me demande s’il y a une différence notable entre un stade où s’entassent 60 000 fans et un autre de 100 000. Sûrement. Chose certaine, la caisse des vendeurs de bière résonne plus fort dans le deuxième scénario.

À quelques pas du match de football, des centaines de roulottes, pick-up, bars et terrasses improvisées garnissent les stationnements. On dirait Expo Québec, sans la grande roue. Ça sent la victoire, enrobée d’un subtil effluve de lendemain de brosse.

Cochon sale
La soirée s’effiloche et je n’ai toujours pas trouvé d’endroit où dormir. L’adrénaline du nouvel arrivant se manifeste jusqu’au bout de mes souliers, où je remarque un trou d’une grandeur moyenne. Je poursuis ma découverte d’Austin, pour laquelle j’éprouve déjà une attirance particulièrement intense. J’aboutis dans un resto bruyant et commande un genre de combo crabe-crevettes-patates-maïs.

En jetant un regard sur la table de mon voisin, je ne peux m’empêcher de le traiter intérieurement de gros cochon sale. Il a quitté les lieux en laissant un vrai bordel de napkins, de bouffe et de restants de fruits de mer sur la minuscule table perdue sous les décombres.

Le serveur n’a pas trop l’air de s’en faire, il ramasse le tout comme s’il s’agissait d’un amoncellement de linge propre. Quand ma bouffe arrive, je comprends. Ma serveuse me déverse le contenu de mon combo directement sur la table. Je sursaute un peu et je pige le concept. Je mange avec mes doigts et je laisse un bordel de sauce et d’écailles, pire que celui du gros cochon sale précédent. Je me dis que je juge trop rapidement les gens.

Quand je sens l’adrénaline se dissiper, je décide d’aller prendre un café au fameux Bouldin Creek. Un peu comme je l’imaginais, en mieux. Je me promets de revenir, le lendemain. En sortant, j’accroche un bac à vaisselle avec mon sac à dos et provoque le bris de deux tasses, dans un fracas aux échos de céramique. Le rougissement de mon visage traduit mon embarras, que la serveuse désamorce immédiatement. Depuis mon arrivée, je n’ai rencontré que des gens sympathiques. Vraiment. Avec une devise comme Keep Austin Weird, j’imagine qu’on ne peut faire autrement.

Je me prends une chambre au Marriott. Complètement hors de prix. Je me dis que ça sera la seule du genre de mon voyage, alors je laisse mes ressentiments dans la machine à glace et je dors comme un poupon infusé de camomille.

Johnny
Austin: une ville à l’écoute de ses cyclistes. Pistes cyclables, voies réservées et bike shop parsèment l’espace urbain, surtout dans le sud de la ville. À l’arrière d’un vélo-taxi, je note l’existence d’un magasin de vélos nommé Mellow Johnny. Quand j’étais jeune, un de mes amis imaginaires s’appelait Johnny, alors je me dis que l’heure des retrouvailles a sonné.

Quand la fille de chez Johnny me demande si j’ai besoin d’aide dans le choix de mon vélo, je lui réponds par la négative. Thank you, I’m just looking. En zyeutant les vélos, je réalise que Lance Amstrong est le propriétaire de l’endroit. En son honneur, je décide de faire un autre tour du magasin.

Quinze minutes plus tard, après un dilemme qui me semble interminable, j’opte pour le Trek blanc. À cause de son prix modique et de son air gêné. Il fait presque pitié, à côté des autres. Je me donne la mission de le dévergonder.

Je dois me rendre à l’évidence, mon vélo neuf a l’air d’un puceau. Je pédale à toute vitesse, histoire de le mettre en confiance. De toute façon, c’est toujours très rapide les premières fois. J’emprunte la piste cyclable qui longe le lac Austin (qui ressemble plus à une rivière à cet endroit). Je passe la journée à pédaler avec le Puceau, afin de le préparer pour le grand frisson.


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
4 commentaires
  1. Craig says:

    C’est un beau récit.

    Quel est le nom de ce restaurant où on mange directement sur la table?

  2. Mylène says:

    C’est intéressant comme le ton de tes chroniques a changé…
    C’est corsé. J’aime ça. Merci.

  3. David says:

    Content de retrouver ta prose savoureuse…j’en profite pour te souhaiter bonne année 2010..santé et pas trop de crevaisons…!

    David

  4. sophie says:

    Écris plus souvent!!!! Sur n’importe quoi qui te tente… À pieds, à vélo, à dos de chameau…

Commenter