Entre deux villages perdus, je me suis mis à y penser. Jamais je n’aurais cru que son visage allait réapparaître dans ma mémoire rouillée.
J’ai oublié son nom. Seulement ses petites lunettes ovales et les multiples pauses qu’il accordait durant ses cours, afin qu’il puisse griller ses trois ou sept cigarettes, sommeillent quelque part dans mes souvenirs.
Un prof de philo légèrement déconnecté qui causait de Socrate avec la fluidité d’un mécanicien qui explique la fonction d’une strap de fan. Pas tout le temps clair, mais tellement essentiel pour le cégépien poilu que j’étais. Dans un cours, il avait abordé les présocratiques, qui jonglaient avec le concept des quatre éléments classiques: l’eau, l’air, le feu et la terre.
Et plus tard, l’éther. La route me permet d’approfondir chacun de ces éléments et au risque de froisser les présocratiques et mon ancien prof de philo, je m’accorde le droit d’en ajouter un autre: le café.
L’eau
Cet élément remporte la palme de popularité car elle est omniprésente depuis mon départ de Vancouver. Si la pluie décide de prendre une pause, c’est pour se faire remplacer par sa cousine fatigante prénommée Grêle… Ça ne change pas grand-chose. Sauf le bruit sur mon casque.
Il y a aussi le Pacifique, qui s’étend sur ma droite depuis quelques kilomètres. Je l’aime lui. Notre relation est plutôt vague pour l’instant, mais on s’apprivoise. Je n’ai pas le goût de tourner la plage tout de suite…
L’air
Avec toutes les crevaisons qui ont ponctué mon voyage, je commence à saisir l’essence de l’air. Tranquillement pas vite. Quand un morceau de verre perfore la précieuse membrane (ce qui se produit beaucoup plus rarement depuis la réorganisation broche-à-foin de ma monture…), je souris et remplace la chambre à air, parfois en sifflant, d’autres fois en faisant des bulles avec ma salive. Les bulles sont emportées par le vent et aux dernières nouvelles, le vent, c’est de l’air.
La terre
Disons le sable. J’ai campé dans un State Park, à quelques minutes de la ville de Montesano. En plus d’une odeur particulièrement spéciale, mes souliers ont dispersé des milliers de grains de sable dans ma tente. Par je ne sais quel processus, les grains de sables ont profité de la nuit pour visiter mon sac de couchage, mes cheveux, mes oreilles, mon corps.
Le lendemain, la friction causée par les coups de pédales s’est chargée de faire promener ces particules sableuses. Ça m’a causé un sévère irritation haineuse (c’est-à-dire, dans la région de l’haine). La terre a continué de tourner.
Le feu
Au cours de cette même soirée, j’ai dépoussiéré mes talents de louveteau pour allumer un feu. Je devais être en train de chantonner un de nos hymnes scouts quand les techniques d’allumage m’ont été enseignées car j’ai figé.
Le bois d’allumage de mon père me manquait terriblement. Le mien, tout détrempé, ne brûlait que mon énergie et ma patience. Après de multiples tentatives, je me suis accordé une pause. J’ai ouvert une boite de thon en morceaux dans l’huile et j’ai lu quelques lignes d’un petit roman sec qui traînait dans mon sac étanche, histoire de me changer les idées.
J’ai effectivement changé d’idée. J’ai craqué l’allumette sous chacune des pages du roman, une par une, dans ma canne de thon vide. Pour un gars qui recherchait l’odeur du bois et le réconfort de la flamme, je me suis retrouvé avec l’odeur du poisson et une boite de thon carbonisée. Un peu pathétique. Je m’excuse auprès de l’auteur du roman, dont je garderai l’anonymat. De toute façon, il est mort et incinéré depuis longtemps.
L’éther
Bon. L’éther. Ça se complique là. Dans la mythologie grecque, Éther était le dieu qui personnifiait l’espace, le ciel dans son infinité. Aristote a qualifié l’éther comme étant le cinquième élément, celui qui compose la sphère céleste.
De mon côté, je réalise que mon cerveau, à l’occasion, cesse d’analyser, de penser et de se questionner. Généralement après huit heures de vélo. J’imagine que ce vide cérébral doit se remplir d’une certaine substance. Pour les besoins de la cause, appelons cette substance «éther» et enchaînons.
Le café
L’élément essentiel de mon voyage. Mon sixième. Sans lui, je serais probablement accroupi en position fœtale, quelque part dans une cabine téléphonique de la route 101, abrié avec un USA Today.
Le café représente ma motivation. C’est ce liquide brunâtre qui me propulse de villes en villes, qui m’apporte cette douce chaleur interne. Grâce à lui, je rencontre tout plein de personnages aimables, drôles et parfois complètement excentriques.
Il y a le café des stations-service, qui goûte la vieille cenne noire. Celui de l’épicerie mexicaine, qui part au vent lorsque je le dépose sur le coin d’une poubelle. L’américano sublime d’une brûlerie adossée à un antiquaire et enfin, celui que j’ai rempli au moins six fois, parce que j’aimais bien l’ambiance du petit «coffee shop» légèrement grano, dont les vitres embuées me rappelaient celles de ma Renault 5, dont le système de chauffage ne fonctionnait que le mardi.
Demain, après mon septième café, je devrais arriver en Oregon.
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