Les bi en réseau: ces incompris modernes

Numéro 161

25 septembre au 1er  octobre 2009

Un texte de
Annie Samedi

Publié le 25 septembre 2009 dans
Idées, Société

Les bi en réseau: ces incompris modernes

Comment s’en tirent les bisexuels sur les sites de rencontres au Québec? Quelle est la dynamique entre les «genres» en regard des rencontres formatées par des cases et dont le pivot est l’orientation sexuelle des membres? Et où se cachent donc les belles lesbiennes?

Autant de questions auxquelles cette enquête se propose de donner des éléments de réponse par mon expérience personnelle.

Je m’amène à P45 avec la modestie d’une jeune femme bien ordinaire. Je n’ai pas l’audace de prétendre expliquer le monde actuel (cela, même à l’université, je ne m’y frotte pas), mais plutôt l’envie de vous le donner à voir sous un angle d’approche et dans ce contexte particulier qui est le mien, à titre d’exemple parmi d’autres.

Allô, je m’appelle Annie Samedi et je suis bisexuelle.

Tentative no 1: Reseaucontact.com (durée: 5 jours)

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Votre sexe: Une femme

Orientation sexuelle: Bisexuelle

Région: Québec – Montréal

Ville: Montréal

Buts sur le Réseau: Amitié, rencontre

Taille: 1,60 m … 5′ 3″

Poids: Proportionnel à ma taille

Apparence physique: Très bien

Couleur des yeux: Bleus

Couleur des cheveux: Bruns

Fumeur: Occasionnellement

État civil: Célibataire

Nombre d’enfants: Aucun

Désire des enfants: Indécis

Religion: Autre

Ethnie: Blanc

Scolarité: Doctorat

Occupation: Étudiant

Situation financière: Moyenne

Activités: La musique, la lecture, le voyage, les activités sociales, l’ordinateur, les arts, le plein air, le cinéma, le travail, autres

Temps libres: Soir, nuit

Possède une webcam: Oui

Signe du zodiaque: Capricorne

Votre message: Je suis ici pour faire de nouvelles rencontres et élargir mon réseau social. Par souci d’honnêteté, je me suis inscrite comme bisexuelle. Mais pour des raisons qui seraient trop longues à élaborer, je précise que je me considère pleinement lesbienne depuis quelques années, et du coup, ce que cherche ici, ce sont des rencontres avec des femmes. Rien n’empêche cependant les amitiés avec les hommes. Au plaisir de te rencontrer.

Note: Il est impossible de rédiger un message personnalisé sans payer un abonnement, on doit choisir parmi des messages préfabriqués. Comme dans un jeu multimédia quelconque, les actions se comptent en termes de jetons et de récompenses: achetez des jetons et vous aurez un droit de regard sur la fiche de qui a vu votre profil, par exemple.

Résultats

1. 6 propositions de trips à trois proposés par des gens qui se disaient bi.

2. 12 hommes supposés hétérosexuels ont voulu me rencontrer intimement (je souligne).

3. 2 femmes bisexuelles en couple voulaient flirter et, éventuellement, baiser (leur terme).

4. 0 lesbienne ne m’a directement approchée, alors qu’elles ont été plus de 23 à consulter ma fiche.

Tentative no 2: Portail de rencontres pour gais et lesbiennes (même profil que pour Reseaucontact.com. Durée: 5 jours)

Note: les techniques d’approche diffèrent selon le site choisi. On peut notamment faire des petits clins d’œil ou, cette fois, envoyer un message rédigé par soi-même. Aucun paiement requis. Accès de circulation libre à travers les différents profils. En prime: la possibilité de se faire une double fiche avec option «profil osé» (mais ne comparons pas les pommes avec les oranges, restons-en au profil régulier).

Résultats

1. 3 clins d’oeil de bisexuelles, dont 2 sans suite (femmes en couple dans la quarantaine) et un qui mena à une discussion (mais l’attitude n’y était pas).

2. 0 proposition intéressante de lesbienne, alors qu’elles ont été 16 à consulter ma fiche.

Verdict partiel

Au sortir de cette valeureuse initiation aux rencontres à visée intime par réseautage, je ressors bredouille et encore plus attristée par le monde dans lequel je suis née bisexuelle.

L’expérience le prouve, la bisexualité n’est pas prise au sérieux; si elle attire surtout les hommes pour des raisons détournées, elle fait de toute évidence fuir les lesbiennes.

Nous pouvons supposer que ces dernières entretiennent un aussi grand préjugé envers les bisexuelles, pensant sans doute qu’elles sont toutes des êtres en perpétuelle recherche ou refoulant leur réelle identité. Ce qui semble manifeste, c’est qu’elles refusent de se mesurer, dans une relation de flirt, aux représentants des deux genres à la fois.

Mais, quelque part, je les comprends… Chercher une relation sérieuse avec une femme implique aussi pour moi d’écarter les bisexuelles; l’orgueil féminin, et ce désir naturel et propre à chaque être humain de se sentir exclusif pour l’autre, nous poussent à vouloir restreindre le champ des possibles de notre interlocuteur-partenaire potentiel, c’est un réflexe tout animal.

Observations faites, un seul choix se présente maintenant à moi si je veux arriver à mes fins: rencontrer des femmes, en l’occurrence des lesbiennes.

À la question «Orientation sexuelle», je répondrai donc: homosexuelle. Et cette fois sur la photo, je ne cours pas de risque, j’affiche mon plus bel air de gouine…

Tentative no 3: Reseaucontact.com ET Portail de rencontres pour gais et lesbiennes (durée 5 jours)

090925_bi2.jpg

Votre sexe: Une femme

Orientation sexuelle: Homosexuelle

Région: Québec – Montréal

Ville: Montréal

Buts sur le Réseau: Amitié, rencontre

Taille: 1,60 m … 5′ 3″

Poids: Proportionnel à ma taille

Apparence physique: Très bien

Couleur des yeux: Bleus

Couleur des cheveux: Bruns

Fumeur: Occasionnellement

État civil: Célibataire

Nombre d’enfants: Aucun

Désire des enfants: Indécis

Religion: Autre

Ethnie: Blanc

Scolarité: Doctorat

Occupation: Étudiant

Situation financière: Moyenne

Activités: La musique, la lecture, le voyage, les activités sociales, l’ordinateur, les arts, le plein air, le cinéma, le travail, autres

Temps libres: Soir, nuit

Possède une webcam: Non

Signe du zodiaque: Capricorne

Mon message: Je suis ici par curiosité, pour essayer le médium et voir s’il mène vraiment à d’heureuses rencontres – discussion, sorties. Je souhaite d’abord élargir mon réseau social, on verra pour la suite selon les affinités.

Mes intérêts: littérature, rock, photographie, voyage, nature, urbanité, authenticité.

Résultats Réseaucontact.com

1. 1 discussion avec un hétérosexuel que je fascinais par ma complexité (je souligne)…

2. 31 visiteurs, dont trois flirts sans intérêt.

Résultats Portail de rencontres pour gais et lesbiennes

1. 1 début d’amitié virtuelle avec une jeune lesbienne au seuil de l’âge adulte, qui vient de sortir du placard.

2. 24 visiteurs, dont 4 flirts sans débouchés positifs.

3. 1 demande de rencontre de la part d’une bisexuelle, sans retour d’appareil de ma part.

4. 1 rendez-vous.

Verdict

Bien que plus sollicitée par les lesbiennes, ce qui confirme l’hypothèse faite à la suite du premier profil «bisexuelle», je me dis que, néanmoins, ce monde est triste.

De un, je remarque la mince présence de femmes féminines sur les réseaux, la grande majorité des lesbiennes qui s’affichent étant à l’évidence plutôt masculines.

De deux, plusieurs jeunes filles utilisent les réseaux pour carrément demander à être initiées (où sont passés les papillons dans le ventre qui guidaient nos premières découvertes sexuelles? Sur le réseau, on dit chercher l’amour, confondu qu’il est dans nos têtes avec ce désir d’une sexualité affranchie et neuve – ceux qui y trouvent l’amour a posteriori, ils sont chanceux en maudit).

De trois, de grâce, si tu prends la peine de t’inscrire sur un réseau de rencontres quel qu’il soit, apprends à écrire avant, ton potentiel de séduction n’en sera que plus accru.

Morales de l’expérience

1. Tu es mieux de naître gai que de naître bi.

2. Que j’en n’entende pas un me dire que j’ai plus de choix, donc que c’est plus facile.

3. En fait, j’y pense là, mon doctorat n’est peut-être pas vraiment un atout (ce qui pourrait faire l’objet d’une enquête en soi: nous le savons, les intellectuels, ces mal-aimés des Québécois).

4. La conception de nos identités par genres calquée sur le modèle «site de rencontres» freine, voire fait reculer l’avancée de l’être contemporain – à quand la naissance d’un réseau de rencontres basé sur ce que serait la conception idéale des rapports humains modernes, c’est-à-dire «non orientée» et affranchie des modèles préfabriqués?

Allô, je m’appelle Annie Samedi et je n’ai pas d’orientation sexuelle. Qu’il me soit au moins permis de rêver…


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Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire
  1. Guillaume says:

    TRÈS bonne chronique! J’adore, et tu vises dans le mille dans tes conclusions…

  2. Annie Samedi says:

    Heureuse de te rejoindre et merci de ton commentaire Guillaume.

  3. m.qwerty says:

    Ben, en fait, la meilleure idée est d’adapter l’énoncé de son identité selon les besoins stratégiques du moment, non ? Je dis pas dans une communauté réelle (les gens cotoyés régulièrement), auprès desquels l’identité individuelle est nettement plus complexe, mais pour une rencontre virtuelle, je ne vois pas l’intérêt de s’attacher à une définition biologisante (“naître bisexuelle”). Effectivement, ça fait fuir les lesbiennes (et d’ailleurs les gays aussi). Pour une rencontre limitée dans le temps, en plus, ça ne veut strictement rien dire du tout (sauf évidemment pour les expériences de groupe). Je comprends mal ta démarche…

  4. AS says:

    Non, je préfère l’authenticité. La rencontre virtuelle doit ici mener à la rencontre réelle (dans mon cas, sinon basta). Par ailleurs, comme je le dis dès le départ, il s’agit davantage d’un ”constat” que d’une ”démarche”; je cherchais à rendre compte d’une certaine réalité à partir d’une expérience perso, pas à exposer des ”vérités” sur le monde ou donner des ”solutions”. J’ajoute que certains passages, évidemment, sont formulés sur le mode de l’ironie (si ce n’était pas évident).

  5. Simon says:

    Que dire après cette lecture? Oh oui, que dire d’autre que: “Tellement!”.

    La bisexualité est vue de toutes parts comme une bizarrerie, une excentricité comparable à un boa rose ou du fard à paupière vert. On te regarde un peu étrangement et, en général, on passe son chemin. Sauf pour de fort rares exceptions…

    Mais, au fond, n’est-ce pas le médium qui, tout entier, est à crisser aux vidanges? Les réseaux de contacts sur le web sont des sources de désespoir, voilà tout. Un peu comme un vieux bar gay mal famé en haut d’une volée de marches lugubre où on espère, à tort, trouver un semblant d’aventure ou un reste d’affection.

    Pour ce qui est de ce passage, je ne suis viscéralement en désaccord, même l’expérience tend à me montrer que c’est bien possible qu’il soit généralement vrai.

    “Chercher une relation sérieuse avec une femme implique aussi pour moi d’écarter les bisexuelles; l’orgueil féminin, et ce désir naturel et propre à chaque être humain de se sentir exclusif pour l’autre, nous poussent à vouloir restreindre le champ des possibles de notre interlocuteur-partenaire potentiel, c’est un réflexe tout animal.”

  6. Autre Simon says:

    Bonjour,
    C’est une belle chronique!
    Je me demandais, si vous aviez été voir les autres femmes bi-sexuelles sur les sites de rencontre ?
    M’appuyant sur mon humble expérience, les genres sont déterminés, surtout sur ces sites, par des références aux stéréotypes de ceux-ci. Par exemple, un homme gai va mettre de l’avant un style de vie et chercher un partenaire qui est prêt à le partager en autant qu’il réponde à ses demandes physiques. Si tu te présentes comme bi-sexuelle et tu ne veux pas être approché par des hommes tu es mieux de te présenter comme lesbienne.
    De plus, l’authenticité est un concept très vague. Sur les sites de rencontre, les membres font des publicités d’eux-mêmes, alors ne pas jouer le jeu, c’est pratiquement l’équivalent de jouer au hockey sans bâton.
    Et quand tu voudras des résultats fait en sorte que ce que tu désirs soit clair, car sur Internet nous avons tendance à idéaliser ou à le démoniser l’autre.
    Bonne chance dans tes recherches!

  7. AS says:

    Sinon: à crisser aux vidanges? peut-être oui… mais pour le moment, on s’amuse bien (ou on perd son temps intelligemment: ça pousse à l’analyse et j’aime bien ça). merci de ton commentaire.

    Simon l’autre: je suis super bonne au hockey sans bâton! je prends note… :)

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