Les boucles

Numéro 89

19 au 25 octobre 2007

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 19 octobre 2007 dans
Chroniques, Le boutte, c’est le boutte, point

Les boucles

Je quitte Big Sur en ne me demandant qu’une chose: pourquoi? Laisser derrière soi tant de beauté et de perfection, c’est comme embrasser son amoureuse avant de partir pour un long voyage.

C’est coincer entre nos lèvres sa lèvre supérieure et se fermer les yeux, tendrement.

C’est retenir son souffle jusqu’au prochain baiser, jusqu’à la prochaine fois. Je quitte Big Sur comme on dit au revoir à son amoureuse. En sachant qu’on reviendra. Et je me penche pour attacher mes lacets. Pour la douzième fois en une heure.

Il me semble qu’on se sent vraiment indépendant le jour où nous arrivons à faire des boucles à nos lacets de souliers. Avant cette étape fatidique, ce n’est que futilité, dépendance parentale et esclavagisme envers le velcro.

La journée où nos doigts manient les petits bouts de corde des souliers dans le but de les boucler, la vraie vie commence. Tassez-vous, je sais faire des boucles. Je suis grand maintenant. Ce moment riche en émotions ponctua ma quatorzième année d’existence.

J’ai toujours été un peu lent. Sérieux, j’ai toujours eu un peu de difficulté avec cette technique. Ce qui explique probablement ma douzième tentative de nouage, aux limites de Big Sur.

Des boucles dans la tête

En pédalant aujourd’hui, je réalise ma capacité à boucler d’autres genres de boucles. Des boucles mentales. Ce type de nœud se forme dans notre esprit quand les circonstances font que nous accomplissions un geste longtemps espéré, réalisions un rêve longtemps rêvé.

Quand des liens se créent dans notre tête et produisent un quelque chose que certaines personnes appellent «sens». Pour ce qui est de Big Sur, la boucle est bouclée. Le rêve réalisé. Vu mes talents de noueur, je me demande combien de temps elle tiendra. Si elle se détache, je n’aurai qu’à revenir.

Plus au sud, la route me surprend agréablement par son calme et son absence de dépanneurs. Je m’attendais à plus de touristes, à moins d’espaces sauvages. Agréable surprise. Comme de se faire flatter le cou quand on s’attend à une claque en arrière de la tête.

Un symbole

J’approche de l’Esalen Institute. Fondé dans les années soixante pour explorer le «potentiel humain», expérimenter différentes philosophies ou s’adonner à des expériences psychologiques non conventionnelles, l’Institut a profondément marqué son époque (des écrivains, des artistes, des scientifiques influents y ont séjourné).

Aujourd’hui toujours niché dans un endroit d’une beauté sublime; on y offre des retraites, des ateliers, des rencontres diverses. Parfois sous le soleil, sous la brume (comment fait-on pour être sous la brume?) mais surtout sous le thème de la croissance personnelle, l’endroit est foulé par des milliers de visiteurs chaque année.

À mon passage devant l’Institut, une longue lignée de voitures s’étale sur un côté de route. Un festival quelconque s’y déroule. On demande 175 $ pour y participer. Un simple balayage visuel me permet de constater la présence de fuckés (au risque de me répéter, j’aime les fuckés) et de granos (j’aime bien les granos aussi).

On ne prend ni Visa, ni les chèques postdatés, ni les canettes vides. Alors je continue, content d’avoir bouclé une autre boucle, d’avoir goûté (du bout des lèvres) à un symbole américain qui me titillait le cortex depuis belle lurette.

Vibrations

J’approche Morro Bay et je décide de me payer un motel. Fait longtemps. Mes bulles de jambes me piquent, j’ai le goût de prendre un bain en mangeant une chaude américaine blonde et en sirotant une pizza bien froide. Reprenons. En mangeant une pizza bien chaude et en sirotant une blonde américaine bien froide. Voilà. La fatigue, faut croire.

Je m’apprête à boucler une autre boucle. À la droite de mon lit, une petite boîte fendue me propose d’y déposer vingt-cinq cents en échange de quoi, elle me promet de faire vibrer le lit. Comme dans les Simpsons. Je ne peux résister plus longtemps. J’insère la monnaie et me serre les dents. Ça vibre. Ridiculement fort et incroyablement pas intéressant. Je me sens comme un chat dans un micro-ondes. J’ai hâte que ça finisse. Ça finit.

Je m’endors. Un nœud dans l’estomac. Une boucle dans la tête. Les souliers détachés.


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5 commentaires
  1. Mylène says:

    Heille, toi, t’es drôle, bon.

    Merci.

  2. Marie-Jo says:

    Joli texte ;)

  3. Marie-Jo says:

    j’oubliais…
    C’est au ’’bout qu’le’’ voyage commence vraiment.
    … on peut questionner la philosophie… faut dire que le but était surtout le ’jeux de mot’.

  4. Marie-Eve Comeau says:

    Excellent texte
    Je reconnais totalement le Mathieu que j’ai connu. Chapeau!!!!

  5. Alesse says:

    Quel beau texte…juste merveilleux. Et, décidément, j’adore la comparaison dans le 1er paragraphe.

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