Les Bougon: de la classe dans la crasse

Numéro 12

7 au 12 février 2004

Un texte de
Nelly Arcan

Publié le 7 février 2004 dans
Culture, Médias

Depuis quelque semaines, Radio-Canada multiplie les efforts pour nous faire jaser sur Les Bougon, famille de malpropres qui vivent de chantage et d’extorsion, de prostitution et de cafardage. L’ambition de cette nouvelle télé-série est grande: que la bouffonnerie serve à la prise de conscience d’une réalité sociale le plus souvent niée («c’est aussi ça la vie»).

On comprend très vite que de la crasse et de la misère quotidienne, telle «Tu peux boire de la bière, mais surtout, ne touche pas à la coke», surgira une morale du gros bon sens. Pourquoi? Parce que les neurones sont l’unique porte de sortie dans un système à déjouer par la ruse. Ou encore: «Tu peux ramener tes clients à la maison, et te montrer en sous-vêtements à papa, mais surtout, ne touche pas à la coke». Pourquoi? Parce que ça représente trop de risques devant les magistrats qui punissent sans réserve les criminels de la drogue. Dans la famille Bougon, il y a un principe, et c’est celui de sa propre conservation dans un monde qui vous mange.

Rémi Girard, barbare ressuscité dans cette nouvelle invasion où il joue le rôle du père Bougon, déclare, dans une entrevue promotionnelle, que cette famille du désordre fait preuve de clarté d’esprit quant aux aberrations du système, et qu’elle use de stratégies futées sans jamais être intellectuelle. Avec cette dernière remarque, Radio-Canada tente de capter les millions de téléspectateurs qui, une fois à la maison, veulent se taper les cuisses, et non se casser la tête.

Les Bougon profitent donc des failles du système pour se remplir les poches, enfin juste assez pour vivre sans travailler. Mais attention, nous dit aussi Girard, cette famille va provoquer des débats, elle va vous brasser la cage et vous mettre le nez dans la vérité des choses… la plupart du temps associée à la merde, il faut le dire.

Eh bien, ça ne tient pas la route. Les Bougon ne font rien d’autre que caricaturer un certain mode de vie, et en plus, ils le font mal. Le problème n’est pas qu’ils aillent trop loin. Au contraire, leur mandat d’ouvrir les yeux du public sur certaines injustices sociales les empêche d’aller au bout du carnaval qu’ils représentent. Il semblerait que, dans la volonté de se justifier auprès de l’audience de l’existence d’une telle race d’individus en y traçant une ligne de bonne conduite, et en leur imposant des tirades sur la drogue, les produits bio ou la loi du plus fort en politique, l’auteur François Avard verse dans le cafouillage. Dans la dénonciation trop évidente, le fil de la comédie burlesque se rompt.

Le problème avec la famille Bougon, c’est qu’on n’y croit pas deux secondes. Pourtant, on croit à la famille de La petite vie, et aussi à celle des Simpsons. Peut-être parce que, contrairement aux Bougon, les messages à caractère social y sont eux-mêmes parodiés, et non déclamés. Au lieu d’être intégrés à l’action, ces «messages», dans Les Bougon, viennent bêtement se plaquer sur elle: « À quoi penses-tu pour pleurer quand on te prend à voler dans un magasin ?», demande Paul «Junior» Bougon (Antoine Bernard) au petit Mao Bougon (Rosalee Jacques) qui lui répond de son air affecté : «À l’avenir». À trop vouloir dire que «l’avenir» en question est en fait celui de toute la collectivité, les personnages sortent de la bouffonnerie, et deviennent platement invraisemblables.

Dommage, dommage, il y a des moments où ça passe pourtant bien: jamais je n’aurais cru rire en voyant une mère paumée souhaiter l’intervention de la DPJ pour lui retirer la garde de son fils… Je suppose que c’est aussi ça, la vie.


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