Les cure-dents

Numéro 105

29 février au 6 mars 2008

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 29 février 2008 dans
Chroniques, Le boutte, c’est le boutte, point

Les cure-dents

Parler du désert, ne serait-ce pas, d’abord, se taire, comme lui. (Théodore Monod)

Je sais. Je sais qu’il faut parler. Qu’une communication saine, dans un couple, au travail ou dans la vie, c’est la clé. Celle qui ouvre les portes du bien-être et étouffe le ressentiment. L’expression de nos soucis, par le biais de la parole, libère. Je sais. Tout le monde sait ça.

Sauf que maintenant, si on me demandait d’ouvrir la bouche et d’y laisser sortir quelques paroles, d’exprimer ce que je ressens, je ferais non de la tête. Il ne faut pas parler dans le désert. C’est dangereux. Parce que des grains de sable peuvent se loger entre les dents. Et on passe à côté du plus beau cadeau que le désert offre au voyageur: le silence.

Bon. Il est vrai que si l’envie folle de jaser me prenait, il me serait impossible de l’apaiser. Je suis seul dans ce désert. Mais? Suis-je seul pour mieux absorber le silence? Ou suis-je silencieux parce que je suis seul? Je ne sais plus moi. Chut. Les grains de sable.

Sourire et oasis

Mes dernières paroles remontent à environ 6 heures. Gracias. C’est ce que j’ai dis à la serveuse d’une petite cantine pendant que sa gamine d’environ 4 ans me regardait, avec un sourire qui chasse la mauvaise humeur, la peur et même l’angoisse.

J’imagine alors, pendant quelques kilomètres, un monde sans paroles. Seulement des sourires. Et parfois, des baisers. On aurait l’air brillant pour exprimer des choses primordiales comme: «le coude me pique, peux-tu me gratter avec une languette de cannette de V8, s’il-vous-plait?». Je m’énerve quand je pense à des choses comme ça. Ça ne dure jamais longtemps, sauf que ça revient tout le temps.

J’approche de San Ignacio, qui porte fièrement la mention «oasis de paix» dans mon guide. Je n’aime pas vraiment le mot «oasis», parce qu’il me fait penser à la marque de jus. Oasis à l’orange, aux pommes. Je n’ai jamais puisé de satisfaction dans ces jus. Presque jamais. Dans le temps qu’ils avaient des contenants en métal mou (ils étaient faits de quoi au juste?), j’aimais bien les percer avec un couteau pointu. C’est tout.

Geronimo

San Ignacio, le village, correspond à ma définition d’oasis. De la verdure, de l’eau, du charme et cette atmosphère que seuls les villages au milieu de nulle part peuvent offrir.

Je me prends une yourte (petite tente circulaire et vraiment géniale) pour une nuitée. À ma grande surprise, l’endroit est tenu par un couple de Canadiens, fort sympathiques. Je ne me souviens plus du nom de la dame (pardon), mais le monsieur s’appelle Geronimo. On n’oublie pas un nom comme ça. Ni sa grande gentillesse.

Pour dix dollars, j’ai droit à un barbecue trois étoiles. Je troque alors le riz et les bines pour de gros steaks. De la salade. Des légumes. De la bière. Et la possibilité de se servir une deuxième fois de steak, salade, légumes, bière. Et une troisième.

À part mes hôtes, un autre Canadien et une frustrée partagent le repas avec moi. Le gars de Victoria me confie sa grande admiration pour la halte routière de Rivière-du-Loup, pendant que la frustrée chiale. À chaque fois qu’elle prend la parole, c’est pour se plaindre. Je me rabats sur les autres, histoire d’éviter la contamination.

Les gars jasent de hockey. Merde. Pas mon sujet. Comme la mécanique, les chars, les rénovations, les REER, l’impôt, le marché boursier, la loi de l’offre et la demande, la loi tout court, et plus. Je m’en tire en glissant quelques mots sur les Nordiques. Sur la nostalgie.

Au milieu de la table, d’un petit récipient en porcelaine, des cure-dents pointent vers le ciel. J’avais comme oublier que ça existait, des cure-dents. En fouillant un peu, je me souviens que ma grand-mère en disposait sur la table, à côté des Bretons et des tranches de concombres. Ça fait vraiment longtemps. Allez, je me laisse tenter.

On finit tous par se décrotter les dents. Même la chialeuse. Une belle scène.

Entre mes deux palettes, je déloge un grain de sable. J’ai hâte à demain. Pour la route et peut-être aussi, pour le silence.


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  1. Francois Carrier-Deziel says:

    Ton ecriture est rafraichissante et savoureuse alors je n ai pas eu d autres choix que de lire tout ce que tu as ecris depuis le debut de ton periple!!!
    merci
    Francois

  2. David says:

    Encore un beau texte…digne des grands écrivains-voyageurs. Bonne route

  3. Admiratrice says:

    Magnifique photo ! dommage qu’il y ait eu une chialeuse durant ce barbecue qui me semble avoir été savoureux, pas cher et quantitatif. Bons souhaits pour la prochaine randonnée !

  4. Geneviève says:

    Si tu n’étais pas si loin, je t’inviterais à te récurer les dents avec moi!
    Ça fait du bien de te lire… j’sais pas trop pourquoi et je ne sais pas trop où ça fait du bien. Mais ça fait du bien quelque part.
    Bonne route.

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