Les espaces décuplés et réduits de Robert Lepage

Numéro 40

6 mai au 2 juin 2006

Un texte de
Daviel Lazure Vieira

Publié le 7 mai 2006 dans
Culture, Théâtre

Les espaces décuplés et réduits de Robert Lepage

Au départ, tout a commencé par un courrier électronique, envoyé à partir du site Internet d’Ex-Machina, à la suite du visionnement de La face cachée de la lune. Je ne savais pas exactement pourquoi je souhaitais parler à Robert Lepage, je n’avais aucune idée précise de ce que je ferais avec ce qu’il pourrait me dire. Et je dois avouer que je n’y croyais pas trop, je savais que mon courriel serait probablement acheminé à Québec, alors que Robert Lepage lui-même serait probablement ailleurs, à Tokyo, à Las Vegas, à Londres, je ne sais pas.

Une réponse de Lynda Beaulieu, pourtant, agente et sœur de l’artiste, m’indiqua que mon projet était intéressant, et que je pourrais peut-être le rencontrer, lorsque Le Projet Andersen serait présenté à Montréal. Nous étions en février 2005, soit un an et quelques mois avant cet après-midi pluvieux de mars, avant l’entrée en scène de Robert Lepage sur la scène du Théâtre du Nouveau Monde.

Il vient tout juste de s’installer dans sa loge. Il tient un sac de chez Sushi Shop dans ses mains, un jus d’orange de l’autre, il pose les deux sur une petite table près d’un escalier, avec deux chaises, j’ai l’impression qu’il n’a pas eu une minute pour arrêter depuis qu’il est là, pas une seule. Je me présente, je le félicite pour la pièce – nous sommes samedi, je l’ai vue le jeudi soir, avec tous les médias, et tous les gens du milieu, je me sentais un peu mal, d’être là, sans connaître personne, mais bon.

Et l’entrevue démarre à partir d’une question, inspirée d’un épisode de La face cachée… qui m’avait beaucoup touché. Cette petite phrase que le personnage principal prononce lorsqu’il attend au bar, et qui résume peut-être le projet Lepage : « Comment faire pour réconcilier l’infiniment banal avec l’infiniment essentiel ? ».


Prendre sa place

Propriétés des choses, perturbations, perte : « J’ai compris rapidement qu’il fallait que je fasse mes affaires moi-même, parce que je venais tout juste de sortir du Conservatoire, personne ne m’engageait et le milieu était surtout composé de cliques qui protégeaient leur territoire. J’ai donc inventé mon propre monde, ma propre compagnie, j’ai fait mes textes, bref, je me suis taillé moi-même ma place, parce que c’était la seule façon de survivre, de concilier mes ambitions professionnelles et ma vie en général.

Je crois qu’il y a surtout deux choses d’extrêmement liées, dans mes créations, et dans l’art de façon plus générale; la vie réelle, les besoins et les problèmes du quotidien, et les grandes images poétiques que l’on aborde. J’ai toujours été intéressé à travailler avec les deux. Enfant, je jouais beaucoup avec tout ce que l’on me donnait, j’essayais de voir les différentes fonctions des objets, comment les choses sont faites, jouer autant avec le contenant qu’avec le jouet en tant que tel, voir les possibilités que ça m’offrait. Dans Circulations, on utilisait des lampes de poche, dans Vinci, je prenais un gallon à mesurer pour représenter l’histoire de l’art, rendre d’autres utilités à des objets qui en ont peu en apparence.

La perte est quelque chose de très important, et de très difficile, aussi. Durant toute notre vie, les gens nous quittent, et ça bouleverse notre univers. Je n’ai jamais été quelqu’un qui quitte, je suis assez fidèle, professionnellement, personnellement.

Habituellement, lorsqu’on vit avec la perte, le manque, c’est parce que quelqu’un vient de mourir, ou parce qu’il s’agit d’une rupture amoureuse, les gens se font toujours quitter, peu importe comment. Et je trouve que c’est une chose extrêmement douloureuse. Il y a un côté de moi qui se sent un peu coupable, parce que la perte de gens qui sont proches, la mort, les départs, ça t’oblige à ne plus être qui tu es. J’ai été brassé dans ma vie, j’ai vécu un paquet de choses qui font en sorte que je n’ai pas pu continuer à être qui j’étais. Il y a un côté de moi qui trouve ça horrible, et l’autre jubile, étrangement, parce que ça m’oblige à changer.

Les lieux viennent avec leur nature, leurs propriétés, et dès que tu te mets à toucher, ne serait-ce qu’un peu, ces éléments-là, alors tu touches aussi à leurs propriétés, et tu les découvres. La flottaison, la dérive, l’inconnu. C’est ça, qui m’émeut le plus. Le fait que ce qui ressort des concepts, des idées de base, soit infiniment plus profond.

Quand j’étais jeune, j’avais peur de l’espace, et en même temps ça m’attirait. Sur scène, j’essaie de recréer ça, et c’est étrange, parce que tu tentes d’adapter dans un espace plus restreint des propriétés d’un espace vaste, inconnu, que personne n’a jamais réellement exploré, comme dans La face cachée de la lune, par exemple. »


L’être humain, un lieu clos

« À un certain moment, j’ai compris que mon travail était rempli de boîtes, les cabines téléphoniques, la boîte à souliers, j’aime mettre mes personnages dans des boîtes. Dans Les Sept Branches de la Rivière Ota, on avait coutume d’appeler les sept histoires des « boîtes », je ne sais pas vraiment pourquoi. On dirait que lorsque tu mets tes personnages dans une boîte, comme dans une cabine de peep show par exemple, c’est une façon de forcer le personnage à se développer là-dedans, dans un espace restreint. Il n’est plus le même, dans l’intimité, dans un lieu clos, il ne peut être ni vu ni entendu.

Et ça me fascine, la mise en boîte des êtres humains, comme à Tokyo, par exemple, où ton espace est minuscule, et où tu as, dans certains hôtels, le strict nécessaire, et c’est tout, sans rien de plus que ça. Ça ne nous prend vraiment pas grand-chose, des toilettes, une douche, pour que notre propre intimité envahisse l’espace complet. Ensuite, tu peux l’observer. Tu peux amplifier les sons, regarder les détails, analyser son comportement, face aux autres, face à lui-même, face à la réduction de son environnement.

J’aime que mes personnages soient dans des chambres d’hôtels parce qu’ils sont déstabilisés. Dans Le Projet Andersen, le personnage ne contrôle pas le lieu où il vit, il est en terrain étranger. Le voyage, c’est déstabilisant, ça crée un vertige énorme, ça te fait peur, et en même temps ça te rend euphorique, c’est épeurant. Et t’as l’impression de découvrir quelque chose de neuf, de découvrir ce qui t’entoure, et, à travers ça, qui tu es. »

J’ai le vertige, en sortant du TNM. Ce même vertige dont il me parlait, cette impression d’avoir été complètement déstabilisé, amorti par un choc quelconque. Presque une heure entière en la compagnie de Robert Lepage s’est écoulée, il doit maintenant commencer à répéter, son premier spectacle débute dans une heure. Les gens me parlent autour de moi, on me questionne sur le déroulement de l’entrevue, sur les propos de Lepage lui-même, sur sa personnalité, ses projets… Mais j’ai envie de garder tout ça pour moi.

Comme si je m’introduisais dans une boîte, subtilement, et que j’y restais, à l’écart. Pas par orgueil, mais par fierté. Plutôt par besoin d’intimité, de recueillement. Je médite les propos d’un homme de théâtre génial, puis je quitte le Café du Nouveau Monde, mon magnéto à la main, quelques feuilles manuscrites et beaucoup, beaucoup d’idées à naître en tête.


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire

Nous sommes désolés, il n'est pas possible de réagir à cet article pour le moment.