Les gentils

Numéro 150

17 au 23 avril 2009

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 17 avril 2009 dans
Carte postale, Société

Aux alentours de la Sorbonne, les petits cafés me déstabilisent complètement. Ils engourdissent ce qu’il me reste de rationnel, pour ainsi me transformer en loque de terrasses.

Je commence par le petit-déjeuner. Attablé au soleil, j’observe la foule estudiantine, au style recherché, qui chemine vers ses cours. Ou vers une quelconque manifestation.

Je réalise que mon look n’a rien de recherché. Et que cette quête devra attendre.

Après quelques heures (ou sept cafés), je me lève pour entamer une marche vers une autre terrasse. Et ainsi de suite. J’égraine la journée. Un merveilleux programme.

Je descends dans le métro et me dirige vers un autre quartier. Des annonces du Canada jalonnent le long corridor qui mène à la rampe. Je trouve ça bizarre de voir les Rocheuses sous terre.

Je m’assois à côté d’une fille qui lit un journal Métro. Je ramasse un vieux journal qui traîne par terre. Elle n’a pas vraiment l’air de se soucier de mon effort d’intégration, puisqu’elle ne me jette même pas un regard complice. Pourtant. On lit le même journal, dans le même métro, dans la même ville. Les gens ne remarquent même plus les similitudes de la vie. Tristesse.

Pour la deuxième fois de mon séjour, je me pointe au Salon du livre. Il fait noir et ça m’arrange. La veille, le soleil traversait le toit vitré et me donnait l’allure d’un blanchon en manque de banquise. Ce soir, mon teint est plus humain. Et la foule semble plus relaxe.

En arrière des kiosques, des bouteilles de mousseux et des hors-d’œuvre (qui me sont malheureusement hors d’atteinte) semblent s’étaler à l’infini.

En lisant le Métro, j’ai noté qu’un groupe de Bruxelles, nommé ONLiT, va se produire sur une des scènes du Salon. Ce «collectif littéraire» propose de remixer des œuvres connues avec des effets sonores et des arrangements musicaux et visuels. Certains qualifient sûrement l’exercice de très «actuel». Peu importe. Au menu ce soir: L’Étranger de Camus.

Une berceuse

J’arrive trente minutes avant le début de la performance et me débouche une petite bouteille de vin blanc. Sous ma chaise, je dépose les deux livres que j’ai achetés.

En vérité, je n’en voulais qu’un seul, mais on m’a donné l’autre parce qu’un pli parsème sa couverture. J’ai trouvé ça très gentil. Elles sont rares les personnes gentilles, mais elles existent.

Je me suis endormi durant le spectacle de ONLiT. Ça peut paraître négatif comme commentaire, mais c’est tout le contraire.

La voix de Camus (provenant d’une bande originale de 1954), mêlée aux arrangements musicaux «actuels», m’a littéralement bercé. On dirait que Camus, lui-même, me lisait son œuvre pendant qu’un genre de rave se déroulait chez des voisins. Sublime. J’ai adoré le concept. À mon réveil, j’en voulais encore.

Je me penche pour ramasser mes livres, préalablement déposés sous ma chaise. À ma grande surprise, ils ont disparu. Comme je l’écrivais plus haut, les personnes gentilles sont rares.

Picasso-à-vélo

Heureusement que parfois je me réconcilie avec la nature humaine. Comme avec Picasso-à-vélo, sur une des multiples terrasses de Paris. Je n’ai pas trouvé mieux comme surnom.

Il est arrivé pendant que je sirotais une trop petite Heineken. Il a déposé soigneusement sa bécane, garnie d’un long tube en carton attaché à son porte-bagages.

On a jasé presque tout de suite. Un peintre qui venait tout juste d’accoucher d’une toile, dans des circonstances que je n’ai pas trop comprises. Dans son histoire, il y avait des tams-tams et des Africains. Il était ravi du résultat, c’est ce qui compte.

Puis, on se mit à parler des gitans. Des nomades. Il me confia sa théorie sur la société, qui selon lui, devrait faciliter l’intégration des nomades en créant des infrastructures et des emplois qui seraient en mouvance. Comme eux.

C’était un peintre nomade utopiste heureux. Je me demande si c’est une condition pour être gentil.


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  1. Mylène says:

    Han!
    Camus!
    Merde alors, t’es chanceux.
    Ça vaut la peine de ramasser les vieux journaux sales dans le métro
    pour faire des rencontres…
    Je suis un peu jalouse, là.

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