Les raisons de la galère

Numéro 88

11 au 18 octobre 2007

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 11 octobre 2007 dans
Chroniques, Le boutte, c’est le boutte, point

Les raisons de la galère

Certaines raisons qui motivent mon voyage me sont connues, évidentes, opaques. D’autres, totalement inconnues, plutôt nébuleuses, un peu gênées, translucides. Elles prennent du temps à se manifester. Pour l’instant. Parmi celles dont je suis conscient, il y a Big Sur.

J’en parle depuis des semaines. Voire des années. À cause de son caractère sauvage, de son relief accidenté, de sa lourde brume qui enrobe sa côte comme une couette de plumes l’endormi.

De ces auteurs perdus, géniaux, dérangés, qui s’y ont attardé, quelques temps, histoire de découvrir dans leur esprit brumeux, une petite lumière. Toute petite. Ils avaient probablement leurs raisons. Connues et inconnues. Comme moi j’ai les miennes.

J’ai terminé ma dernière boîte de sardines aux aurores, avec un café instantané et une barre tendre. Je pédale maintenant depuis trois heures et j’ai faim. Alors je m’arrête dans un hôtel, où on sert de gros déjeuners chers et réconfortants, sur une terrasse chaude et réconfortante.

La réconciliation

Je choisis la table pas trop loin des Allemands. À bonne distance toutefois, parce qu’un jour, je me suis fait chicaner très fort par un groupe d’Allemands en furie. Leurs gestes et leurs mots (incompréhensibles) me firent l’effet d’une salière échappée sur une plaie ouverte.

Pour une raison inconnue de moi, mais qui semblait évidente pour eux, ils s’attardèrent sur mon cas durant plusieurs minutes. J’ai donc peur que ces Allemands me chicanent. Je ne prends pas de chance. Je leur tourne le dos et rapproche le petit plat où se trouvent les sachets de sucre et la salière. On ne sait jamais.

Sans raison apparente, les Allemands se lèvent et me sourient. Je crois que cela s’appelle la réconciliation. Pas sûr. Toujours sans raison, un oiseau bleu part avec un sachet de sucre et se réfugie sur une branche élevée. Je me lève et enfourche mon vélo, en fredonnant le grand succès interprété par René Simard, quand sa voix n’avait pas encore traversé les aléas de l’adolescence.

Petits irritants, grand contentement

J’aurais tout plein de raisons d’être fâché contre la vie, contre les circonstances. Ma crème solaire a décidé de se déverser dans mon sac. Mon appareil photo, probablement épuisé par tant de beauté, m’annonce qu’il prend un congé sans solde. La petite porte de sa lentille ne veut plus s’ouvrir. J’ai beau cogner, sonner, crier, elle ne veut rien savoir. Tant pis, elle n’a pas idée des paysages qu’elle manque.

Et pour mettre la cerise sur le «sunday» (on est dimanche aujourd’hui), j’ai la main gauche totalement engourdie, à cause de la position de mon guidon, semble-t-il. C’est tannant.

Au lieu d’être fâché, j’accélère la cadence et j’atteins la Henry Miller Library un peu après midi. Et là, toutes les raisons sont réunies pour que je sois bien. Un de ces endroits où le temps se fige, se cristallise. Des livres, des photos d’Henry Miller et de ses amis, du café, des tableaux et des fuckés. Partout, des cheveux longs et des filles (qui sentent le patchouli) à la pilosité abondante, qui ont parcouru des milliers de kilomètres, pour passer quelques temps entre les murs de ce bout d’éternité. J’aime cet endroit. J’aime les fuckés. Pour ce qui est des poils en dessous des bras de la fille que je viens de croiser, je ne sais pas trop. Disons que son sourire masque ses poils. Disons.

Je reprends la route, après un long moment. Je pédale sans réaliser que je foule l’endroit qui occupe mes pensées depuis tant d’années. Y faut croire que c’est comme ça la vie.

On a hâte à quelque chose, on y pense de tout son être et quand on le vit, qu’on patauge dans la réalité tant espérée, on se pince fort pour se convaincre qu’on ne rêve pas. Après, on a hâte que la douleur s’en aille, tellement on s’est pincé fort. Je cherche la raison de tout ça. Probablement une de ces raisons nébuleuses…


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1 commentaire
  1. Chantal says:

    … les habitudes se contractent bien facilement. Lire cette chronique en est devenue une bien agréable. Probable que les raisons de ce nouvel attrait sont à la fois “connues”, à la fois “nébuleuses”. Il faut dire que je suis un peu vendue d’avance lorsqu’il est question de voyages, de vélo et du verbe. Merci pour ces cartes postales poétiques et pour les sourires.

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