Les règles non écrites de la buanderie

Numéro 18

7 mai au 3 juin 2004

Un texte de
Corinne Fréchette-Lessard

Publié le 7 mai 2004 dans
Idées, Société

p_buanderie_0504.gifVendredi, je suis allée faire mon lavage. Big deal? Eh bien oui. Faire mon lavage n’aurait rien d’extraordinaire si ce n’était du petit mot qui le précède: allée. Je fais partie de ceux et celles qui vont, la poche sur le dos, au lavoir. Je suis une buandereuse.

Malgré la mythologie urbaine qui les entoure, les buanderies sont rarement des endroits romantico-poétiques. Je n’ai jamais jasé de philo avec un inconnu pendant que je pliais mon linge. Je n’ai jamais flirté avec un autre buandereux. Et je n’ai jamais – c’est bien dommage – été témoin d’un beau mec qui se déshabillait sur place pour laver ses vieux 501 comme dans l’annonce de Levi’s.

Le lavoir que je fréquente est tenu par un fan d’Elvis qui passe ses journées dans une minuscule pièce tapissée de photos du King. Sa petite télé ne joue que des reprises de Bonheurs à partager et Les retrouvailles. Il fait de la monnaie et vend – avec une marge de profit billgatesque – des petits gobelets de savon à lessive et des feuilles de Bounce à l’unité. C’est sale et ça sent le renfermé; la clientèle est moitié bohème, moitié paumée.

Une visite à la buanderie soulève immanquablement des questionnements existentialo-éthico-pratiques. Si, par exemple, le proprio n’est pas là – et avec le King, ça arrive souvent – comment je fais pour me procurer un fond de Tide et changer 10$ en 25¢? C’est quoi la différence entre «couleurs» et «couleurs vives»? Y a-t-il une explication rationnelle – ou même surnaturelle – à la popularité de Claire Lamarche?

Devant tant d’incertitude, un petit inventaire des règles non écrites de la buanderie s’impose.

1.

Sachez compter. Vous allez prendre un café pendant que votre linge tourne? Vous avez 35 minutes. Cinq de plus, et quelqu’un aura – légitimement – sorti vos fringues pour utiliser la machine. Et personne n’a envie de manipuler les sous-vêtements étirés et les vieux bas de quelqu’un d’autre. Même s’ils sont fraîchement lavés.

2.

Il n’y a qu’un cycle. Ne vous laissez pas berner par l’éventail de choix que proposent les machines. Sur une laveuse de buanderie, «blancs», «couleurs», «couleurs vives», «tricots», «délicats» et «infroissables» ne veulent dire qu’une chose: eau froide.

3.

Coupez tout en deux. Le petit pot de yogourt plein de savon est censé être pour un seul lavage? Faux. Il y en a en masse pour deux. Idem pour le carton au-dessus des sécheuses qui clame «1 brassée = 2$, 2 brassées =3$». Sauf si vous préférez votre linge bien cuit.

4.

Soyez solidaire – nous sommes, après tout, en régime libéral. Donnez un coup de main à tous ceux qui tentent vainement de plier leurs draps de lit double seuls. Seule exception: les draps contours. À un, à deux, à quatre, ça ne se plie pas, ces maudites affaires-là.

5.

Sortez. Aussitôt que votre linge est dans la machine, allez prendre l’air. Sinon – Claire Lamarche oblige – vous allez commencer à vous demander ce qui a bien pu arriver à votre petit cousin par alliance que vous n’avez pas vu depuis 17 ans et, coudonc’, ça vaudrait peut-être la peine d’appeler Les retrouvailles…

Bonne brassée!


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