Lettre pour Fabbie

Numéro 193

13 août au 2 septembre 2010

Un texte de
Xavier K. Richard

Publié le 13 août 2010 dans
Fiction, Nouvelle

Notre amie Fabbie Barthélémy s’est enlevé la vie. Nous avons pensé lui écrire une lettre.

Petite journée sale.

Ça faisait deux jours que je me levais à 6h du matin. Le genre de truc qui te fait manquer de sommeil toute la journée, et qui te rend amer.

Tu veux bien faire et entamer du bon pied la journée qui t’attend. Ce que tu fais. T’es un adulte, quoi. T’as déjà vu ça. Mais bon, c’est juste que t’es amer, et que, malgré toute cette conscience professionnelle et ton sens des responsabilités, tu sais que tu fais un peu ado avec ton «hoodie», ta clope et tes sueurs froides.

Ce matin-là, je suis sur mon Bixi. Amer.

Alors que la veille, vers 6h30, j’écoutais le nouvel album d’Arcade Fire en repensant à l’été 2007, là, je me suis mis I see a darkness de Bonnie Prince Billy, ce que je fais tout le temps quand je me sens amer, voire triste.

Ce matin-là, je suis sur mon Bixi. Je pleure un peu.

C’est tellement beau comme chanson.

C’est tellement triste.

J’arrive au bureau. Montréal se réveille et les partys de loft me manquent.

Silence

Vers 8h, Catherine m’appelle pour m’annoncer la nouvelle. Je ne comprends pas grand-chose. Il est tôt et je suis amer.

Une journée silencieuse s’ensuit. Je me sens incapable d’aborder le sujet avec quiconque.

Je sors plus tôt du boulot et passe voir Catherine au Laïka, puis Audrey chez elle.

La mine est basse.

Je me rends à un vernissage à l’Atelier Punkt. Entre-temps, une vigie s’organise. Tsé, une vigie. J’ai acheté rapidement un Subway que j’ai mangé sur un banc du parc La Fontaine en regardant de loin l’attroupement qu’on devine être le bon en voyant les chandelles allumées près du bassin.

Pas mal de monde est là: Éric, Catherine, Frédéric, Mélissa, Annie, Noémie, Marie-Élaine, Jean-Luc, Jérôme, Pierre, André, Roxanne, Audrey, Victoria, Jean-François, Gabrielle, Frédéric, plein de monde. Son petit frère, sa petite soeur, la famille aussi est là, accablée.

Fabbie

Tsé, la fille était au coeur du truc. Tellement d’amis, tellement de talent.

Ses premières chroniques à P45 remontent au temps où on se disait que c’était encore à l’ordre du jour de faire de la critique de films. Quelque part en 2006.

Fabbie nous a livré quantité de textes avec une certaine assiduité, puis on lui a offert de couvrir les festivals de cinéma. C’était pas mal son créneau, le cinéma.

On se croisait souvent, on est devenus amis. On est même devenus voisins. On s’engueulait souvent et on faisait le party.

À P45, Fabbie était la pro de la culture populaire et du sous-gratin du show-business québécois. De sa petite carrure physique (Fabbie n’était pas très grande) sortaient les idées de textes les plus pointues et les plus mordantes.

Sans cynisme, elle a écrit des textes qui ont souvent créé l’événement, en raffinant toujours plus ses sujets et ses réflexions. Au cours des dernières années, chaque texte publié de Fabbie sur P45 était suivi d’un flot de courriels de notre part pour la féliciter fébrilement et l’encourager à continuer à écrire. Chaque fois, elle nous remerciait gentiment, des courriels toujours accompagnés de quelques traits d’esprit, puis on perdait de vue Fabbie pour quelques semaines.

Il a fallu aller au théâtre avec elle pour prendre de ses nouvelles, lui payer une crème glacée («Heeeeeeein!? Pour moi?»), mais elle ne se révélait jamais tant que ça. Elle semblait toujours sceptique de tout, sceptique d’elle-même. Une fille avec tous les talents du monde, et pourtant un frisson existentiel. Indicible. Disparate. Atténué temporairement par son rire bien sonore. Mais bien là.

Chacun de nos amis pensait que Fabbie faisait du ménage dans sa vie, qu’elle quittait un réseau pour un autre, mais il semble qu’elle les a tous quittés progressivement et que personne n’a fait le lien.

La soirée de la vigie à sa mémoire, on se regardait dans les yeux et on était confus.

Ça laisse amer.

Fabbie.

Tu vas nous manquer.

Des textes de Fabbie Barthélémy sur P45:


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23 commentaires
  1. Véro B. says:

    Sans mot. X

  2. Ev says:

    Super beau texte, merci.

  3. Très touchant, Xavier.

  4. Faut lire en écoutant la chanson.

  5. Hélène Marion says:

    Je la connaissais peu. Je l’appréciais beaucoup.

  6. marie d. says:

    merci (pour ce texte, pour l’émission à cism) de partager vos souvenirs sur une fille que personnellement je ne connaissais pas, mais dont le nom revenait souvent dans les conversations et que plusieurs de mes amis adoraient. dont j’aimais beaucoup lire les textes, à presque en envier son talent et ses projets.

    vous êtes tous très touchants.

  7. Éric says:

    Bien joué, Xavier.

    Merci.

  8. Nadia says:

    Je n’ai rencontré Fabbie que quelques fois, mais une fille pleine de talents, avec un regard vif et personnel qui disparait ainsi, ça nous bouleverse inévitablement.

    Merci donc de partager ce texte touchant.

    Mes sympathies à toi et aux amis de Fabbie.

  9. vll says:

    Je buvais de la bière à côté de la vigie et j’avais aucune calisse d’idée de ce qui se passait…

    J’ai appris la journée d’après et je me suis senti vraiment, mais vraiment tout croche. Reality check tu dis?

    J’aurais dû mieux connaître Fabbie. Je l’ai croisée à Pop MTL, dans les lancements, dans les shows, chez des amis… Fuck.

    Courageux, le texte. Et pas cheesy. Merci.

  10. Olivier Lalande says:

    Très beau texte, merci.

  11. Mathieu Jolicoeur says:

    Cette histoire me laisse sans mots…
    de memoire recente, je n’ai croise Fabbie que quelques fois, rien pour dire que je la connaissais vraiment. On etait dans la meme classe a l’ecole primaire, deux petites bolles reservees, qui partageaient parfois le diner offert par le prof aux plus calmes. Sans plus. On s’est perdus de vue pour realiser beaucoup plus tard que “le monde est petit”. Elle souriait a chaque fois.

    Alors a vous, amis de Fabbie, j’envoie plein d’amour et de sympathie, car meme si je ne vous connais pas, je sais que vous en avez besoin. :)

  12. stephanie says:

    Très bouleversant.
    xx

  13. C’est Simon qui m’a appris la nouvelle dimanche dernier.

    Quand j’ai fini par accepter ce qu’il me disait, j’ai regardé dans mon calendrier pour voir ce que j’ai fait ce jour-là. Bien que n’étant pas très proche d’elle, j’aurais fait quelque chose, avoir su. Avoir su…

    Merci pour ce texte Xavier.

  14. Steph says:

    Superbe texte … la tite panthère nous manquent …………..

  15. Geneviève Deslandes says:

    Elle est venue me porter des choses à moi en passant comme ça qu’elle a dit.
    Moi aussi je me dis que j’aurais du me douter que quelque chose clochait.
    On ne peu reculer mais on peu prendre bien soin de nos amis qui eux sont encore tout près. Salut Flabinouche :(

  16. Kim St-P says:

    Fabbie Barthélémy.
    Ouch. Je suis sans mot. J’ai mal, même d’un peu plus loin.
    xox

  17. says:

    Merci Xavier pour ton texte, je me rapproche du portrait que tu dresses de la situation, de Fabbie, le vide soudain. Bonne idée pour les liens vers ses textes. Elle nous aura marqués cette petite perle souriante aux propos solides et francs.

  18. Samuel says:

    difficile à avaler.

    j’étais le tout premier metteur en onde de l’émission Les Gynocrattes Attaques à CISM, elle animait avec ma première copine Ariane. Tous deux avaient bcp de plaisirs,
    C’est une grosse perte.

  19. Alix says:

    Je ne connaissais pas Fabbie, je lis p45 depuis 4 ou 5 ans et j’aimais beaucoup sa plume. Merde…je suis sous le choc. C’est vraiment triste.

  20. Christine Landry says:

    J ai eue la chance de rencontrer fabbie au début du secondaire. Déjà a l époque je la voyait travailler dans le show biz d’ une façon ou d’ une autre! Et déjà a l époque elle était une fille …. secrète, mystérieuse…. Elle savait être sociable pour presque tout mais quand on voulait parler de ses émotions ou plutôt de ses pensées profondes….. Bref fabbie avait une seul confidente ( a ma connaissance). Pour le reste votre très beau texte résume asssez fidèlement les souvenirs que j ai d’elle. Merci. Elle va manquer a tellement plus de monde qu elle le croyait.

  21. melyssa says:

    je ne sais pas quoi dire. beaucoup de difficulté à accepter de ne pas avoir pu lui apporter de l’aide, ou qu’elle n’ait pas chercher à en avoir. on ne se voyait plus souvent et pourtant, depuis, je m’ennuie d’elle chaque jour..

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