L’Exception

Numéro 82

21 au 28 juin 2007

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 21 juin 2007 dans
Chroniques, Le boutte, c’est le boutte, point

L’Exception

Il y a la musique, et il y a Pink Floyd. Il y a les chroniqueurs, et il y a Pierre Foglia. Il y a les États-Unis, et il y a la Californie.

J’appelle ça la perle dans le collier de roches semi-précieuses. L’Exception. Le bout de tissu qui dépasse et qui enflamme.

Elle a ses défauts, ses extravagances, ses irritants, mais ce que je retiens de la Californie, pour l’instant, c’est sa beauté. Comme une fille rencontrée au hasard. Riche, talentueuse, intéressante mais fatigante, arrogante, fendante, avec un tic nerveux. Mais belle. Vraiment belle.

Ce que le commun des mortels se souvient, à la suite d’une telle rencontre, c’est de sa beauté. Il oublie tous les défauts, ou ne veut pas les voir, hypnotisé par ce charme, ce magnétisme de chair et de formes. C’est con, mais c’est vrai. En tout cas, je me sens comme cet imbécile face à cette fille, ou à cette conasse de fille. Je la trouve belle, que voulez-vous.

J’aperçois les enseignes orangées qui annoncent le début d’une zone de construction, depuis au moins dix minutes. J’anticipe. Je me prépare mentalement à affronter de la garnotte, des trous, et des files d’attentes d’automobilistes impatients. C’est tout le contraire qui s’offre à moi.

Une fois le petit monsieur qui tient le drapeau dépassé, je pédale sur une surface flambant neuve, dénudée de toute imperfection et de circulation automobile. Une surface habillée d’un asphalte sans failles. Lisse comme une cenne noire qui s’est fait passer dessus par un train.

Du coup, je comprends deux choses au monde des couleurs. La première, c’est que l’asphalte noir, fraîchement compressé, se pédale comme dans un rêve. La deuxième, c’est qu’en Californie (et sûrement ailleurs), la définition du «casque blanc» (responsable du chantier) est teintée d’une exactitude lexicale toute relative.

En effet, ledit casque blanc est de race blanche, pendant que tous les ouvriers se démarquent par leurs teints du Sud. Des Mexicains, selon mon analyse raciale. C’est sûrement une coïncidence. Une coïncidence tannante.

Heureusement pour moi, je ne suis pas blanc. Du moins pas aujourd’hui. Je suis rouge. De colère – parce que la côte me fait suer – et de coups de soleil. Ça doit sûrement être pour ça que les Mexicains me saluent, en mangeant leurs sandwichs. Et mon casque est gris, pas blanc.

Pour la première fois depuis le début de mon voyage, j’ai hâte d’atteindre un but. De faire un gros «X» sur mon bout de carte routière. J’ai hâte de fouler San Francisco. En attendant, je tente d’apprécier chaque descente et de ne pas trop sacrer dans les montées. Ça ne marche pas. Les descentes sont trop courtes et les montées, trop ardues. Je ne me plains pas, je constate. Et je sacre.

Je dépasse un centre Zen, sur ma droite. J’ai le goût de m’y arrêter, histoire de m’injecter un peu de Zen dans les veines (ça se fait y paraît). Ça sera pour la prochaine fois. Il est fermé pour cause de retraite.

Mon petit guide de la côte ouest en vélo, je le consulte assez souvent. Pour une raison inconnue, je l’ai ignoré ce matin. Je me suis dit qu’aux abords du Golden Gate, je n’aurais qu’à suivre le trafic. Grave erreur de débutant. Au lieu de le suivre, le trafic, je me perds dedans. Même qu’à l’entrée du pont, je me dois de rebrousser chemin. J’avais pourtant lu, quelque part, qu’il est possible de le traverser à vélo.

Je me ramasse à Sausalito, juste en face de Frisco (j’aime bien dire Frisco, ça fait plus «local»), à la recherche d’un endroit pour y laisser mon vélo. On me dit non dans les boutiques. Deux fois. Je ne m’entête pas.

Je décide de louer un mini entrepôt, gros comme un garde-robe. Le seul cadenas à ma disposition ressemble à ceux utilisés pour barrer les journaux intimes.

Les cadenas environnants ont l’air solides, à toutes épreuves. Le mien a l’air frêle, fragile, fou. C’est l’Exception. Sa combinaison, c’est le 2-2-2. Je l’écris ici, car j’ai peur de l’oublier à mon retour. Salut vélo, à dans pas trop longtemps…


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