L’indice

Numéro 172

11 au 17 décembre 2009

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 11 décembre 2009 dans
Carte postale, Société

L’indice

IMC.

La première fois que ces trois lettres ont franchi le cap de mon attention, le docteur Béliveau, Mitsou et Stefano s’activaient dans une cuisine télévisée, un certain vendredi soir.

Je n’arrivais pas à chasser l’image de ma Mitsou (celle du temps des Chinois), la voix de Stefano m’irritait le nerf auditif et le docteur Béliveau me rappelait que mon gras abdominal n’augurait rien de bon. Pourtant, je tendis l’oreille.

Au cours de son laïus, le docteur entreprit de définir l’indice de masse corporelle (IMC). Un simple calcul qui permet d’apposer une valeur numérique et de déduire, du même coup, les risques de santé liés à la corpulence d’une personne.

C’est alors que je réalisai, encore, mon dégoût des chiffres. Peut-être pour ce qu’ils peuvent représenter. C’est de valeur, mais c’est comme ça.

Sauf que mon indice me tracassait nuit et jour. Il fallait que je comprenne, que je trouve une corrélation entre ma bedaine et mon état d’âme. Que j’éloigne un peu les chiffres de ma tête, pour les remplacer par d’autres choses. Comme des mots.

Je n’ai pas eu à chercher longtemps, les mots sont venus. Comme d’autres choses viennent, parfois. J’aimerais bien les partager. Surtout avec le docteur Béliveau.

Nous pourrions nous réunir autour d’un sauté au gingembre, le docteur, Mitsou et moi. Stefano pourrait préparer le sauté, mais il n’aurait pas le droit de parler. Pas un mot.

Lorsque nous serions rendus au thé vert, j’exposerais alors ma théorie de l’IMC. Celle de l’indice de mollesse cérébrale. Dans mon indice, il n’y a pas de chiffres, pas de valeurs numériques. Mon IMC se mesure avec des mots, des sentiments, des états psychologiques, des bouts de pensées incrustées. Des phrases comme «je trouve le monde complètement minable, je suis tanné de mon boulot, j’ai envie de désacramenter» traduisent un indice de mollesse cérébrale très élevé.

Plus la mollesse est élevée, plus le cerveau est mou, plus la bedaine augmente, plus les pensées pas intéressantes foisonnent, plus il faut faire quelque chose. Comme partir en vélo.

Austin

Parcelles d’une conversation semi-fictive:

- Pourquoi Austin?

- Parce que dans le Soup Peddler, on y dépeint un petit café qui s’appelle Bouldin Creek coffee shop.

- Donc tu vas à Austin pour aller visiter un coffee shop?

- Pas seulement pour le visiter, pour prendre quelques cafés et aussi pour m’asseoir dehors avec des gens bizarres. Aussi pour m’acheter un vélo.

Des conversations comme ça peuvent susciter l’inquiétude chez l’entourage du répondant. Elles peuvent fournir les bases d’une consultation avec un collègue du docteur Béliveau. Pourtant, Austin représente une escale obligatoire dans ma recherche d’abaissement de mon IMC (le mien, pas celui du docteur Béliveau).

J’y suis arrivé un samedi soir. Je n’ai pas eu besoin d’attendre mes bagages, parce que mon petit sac à dos contient tout ce dont j’ai besoin. Ce qui veut dire pas grand-chose et SURTOUT pas d’objets coupants et de liquides de plus de 100 ml.

Dans l’autobus qui m’amène de l’aéroport au centre-ville, il y a une pancarte qui interdit le port d’armes à feu. À proximité de celle qui implore de laisser sa place à une personne à mobilité réduite.

Bienvenue dans le Gros Texas, que je me suis dit. Déjà, je sens une partie de mon corps se durcir. C’est mon cerveau, je crois.


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  1. Mylène says:

    Dis donc, c’est presque obscène, cette chronique…

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