L’oiseau rare

Numéro 50

27 octobre au 2 novembre 2006

Un texte de
Adeline Corrèze

Publié le 27 octobre 2006 dans
Culture, Livres

L’oiseau rare

À Montréal, il y a cette colline au milieu d’une maison. Et sur cette colline il a y une maison en vie, etc.

Avec Christophe Bernard

Nous sommes en pleine mer, 1918, au large du golfe du Mexique, là où disparut l’excentrique Arthur Cravan, neveu d’Oscar Wilde et inspirateur de l’atypique maison d’édition montréalaise L’Oie de Cravan. Parti traverser l’Atlantique en radeau, Cravan ne revint jamais, contrairement à son Oie, qui chaque automne, livre de nouveaux titres.

Le molosse Jack Johnson — roi boxeur —, après l’avoir malaxé dodu sur un ring espagnol, a laissé le cadavre de Cravan sous les fines presses de Benoît Chaput. Typographe, poète et fondateur des éditions de L’Oie de Cravan, Chaput a fait de la lenteur le principe esthétique de la maison sise au creux du Mile-End.

Pétris à l’ancienne

Il a ramené l’édition à sa source, haut perchée dans les arbres, et s’est tranquillement, en 14 ans, constitué un fonds de livres-objets aux mots, images et sons poétiques. Chaque maillon de la chaîne éditoriale y est minutieusement choisi, au fil des rencontres réussies. Le souci du fond, de la forme et de la plus grande adéquation entre les deux y est omniprésent.

La formule s’aventure: des livres à dos d’animaux, versés au compte-goutte pour qu’ils tiennent dans la paume, de respiration surréaliste, des livres-fenêtres en forme de mobile…

Fruits d’une mue de saison, trois titres et deux invités musicaux formaient le prétexte, le 16 octobre, à une soirée rouge dans le ventre de la Sala Rossa.

Palpitait, nouvellement étalé, le dernier Julie Doucet (L’affaire Madame Paul, Melek): un bizarroïsme minuscule, qui se lit, se mange ou se fume. Je suis un K, courte syncope micro-disque et papier, est à ravaler mille fois.

Un petit cahier vert amande orné d’un nez écarlate le voisine. C’est Michel Garneau, qui célèbre en comptines ludiques mais acerbes Le Museau de la lune. Le décrocheur d’étoiles, qui diffusa ses premiers écrits sur papier de cigarettes démontées, puisque le papier était denrée rare à Parthenay en 1970, s’était retrouvé 36 ans plus tôt, jour pour jour, derrière les barreaux.

Franz-Emmanuel Schürch (Une autre fois), qui ne présente Rien d’autre que ses poèmes secs et dérivatifs, creuse ce sentier dans la langue qui bifurque et clapote et brusque bellement. Il forme le troisième volet des nouveautés de saison.

Difficile de passer sous silence la réédition de La Petite d’Anne Marbrun, âpres mésaventures d’une petite fille toute crue, ou encore les silhouettes graphites de Gigi Perron, qui, de Bandes d’Humains aux magazines féminins, promène ses aphorismes sur des silhouettes gris souris.

L’ouïe

Woelv — Geneviève Castrée —, a chanté, en seconde partie de soirée, de petits ballets en français, extraits parfois de ses histoires dessinées (Lait Frappé, Roulathèque Roulathèque Nicolore, Pamplemoussi!). Pieds nus, elle a pris, avec des accents cat poweriens, la peau du cou de ceux qui lui prêtaient une oreille, comme un chat, précautionneusement, elle a déployé la tristesse universelle des ultrasensibles. La demoiselle étrange aux cheveux noirs, au visage parsemé de taches de rousseur, aux jambes hirsutes, telle qu’elle se représente dans ses dessins, égrène son univers dans des gravures oniriques et des balades dépouillées.

Originaire de la Rive-Sud de Montréal, on la croise désormais plus fréquemment aux confins de la Slovénie, du Japon ou de l’Australie, et surtout aux États-Unis.

Sophie Trudeau (Godspeed You Black Emperor !, Silver Mt. Zion) et Ian Ilavski (fondateur du label Constellation, membre de Sackville et ex Silver Mt. Zion), sous le nom de Diebold, se sont ensuite passé à tour de rôle une basse tordue, baveuse, et une batterie cassée qui rêve. Une exploration de l’os du front, de l’eau fraîche jusqu’à mi-cuisse.

À Montréal, il y a cette colline au milieu d’une maison. Et sur cette colline il a y une maison en vie, etc. Chacun dans la lecture y trouve sa chambre à coucher. On peut y lire en attendant les humains, sur un bon édredon de plumes.


L’Oie de Cravan: www.oiedecravan.com

Wiki Arthur Cravan: fr.wikipedia.org/wiki/Arthur_Cravan

Woelv: www.opaon.ca

Constellation: www.cstrecords.com

Sala Rossa: www.casadelpopolo.com/salaconcert/home.htm


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