Sur mon index droit, jadis, il y avait de la peau. Aujourd’hui, il y a une plaie ouverte de la grosseur d’un peso, d’où jaillit un flux d’hémoglobine. C’est en changeant mon pneu avant que ce morceau épidermique est allé rejoindre les fourmis et les grains de sable. Un tout petit bout, pas plus épais qu’une feuille d’épinard.
Ce manquement à mon anatomie me fait sortir mes deux trousses de premiers soins, pour la seizième fois du voyage. Deux «plasters» plus tard, je me dirige vers le seul guichet automatique des environs, à Camalu.
C’est mon vieil ami Jim (ou Alain) qui m’a signifié la présence de ce guichet automatique, dans ce village perdu. Côté pesos, je suis complètement à sec. Il me reste quelques pièces dans la pochette de mon sac, mais je les garde pour la musique qu’elles produisent en s’entrechoquant. Si un jour je me retrouve sans le sou, il me restera la musique des pesos.
Camalu
Camalu ressemble aux autres villages croisés en Basse-Californie. Une rue principale. De la poussière. De la musique qui semble provenir de tous les commerces, de toutes les voitures, de toutes les bouches. Et des stands à tacos.
Il a un drôle de look, ce guichet automatique. Il ressemble à un cabanon et on dirait qu’il fonctionne au propane. Après m’être assuré de sa fonction, j’insère ma carte. Je compose mon «NIP» avec la main gauche, parce que mon index droit ne mérite pas de se voir déléguer une tâche aussi primordiale. Il avait juste à être plus fort au moment opportun. Étouffé dans ses pansements, il meurt d’envie de me faire un doigt d’honneur. Je le laisse faire.
Le lendemain, je rejoins la route de bonne heure. Je croise des travailleurs, des écoliers et tout plein de bolides tout-terrain. On dirait que tout ce beau monde s’en va quelque part. Sauf moi. Je suis parti ce matin, sans trop savoir où j’allais m’arrêter pour la nuit. Et la pile de mon lecteur MP3 est morte. Drôle de feeling.
Frôlements
Je me fais frôler par les camions et on dirait que ça ne me dérange pas vraiment. Je m’habitue à leur présence. Et eux, peut-être, à la mienne. C’est fou comment ils passent proche de mon coude, parfois. Heureusement pour moi, il ne me manque pas de peau sur le coude. Pas encore, du moins.
Après plusieurs kilomètres, je réalise à quel point je suis seul dans cette étendue sablonneuse. Le dernier camion, qui m’a laissé avec un petit nuage de diesel, a fondu à l’horizon. Alors je roule et laisse rouler mes yeux entre ces cactus et ces roches, dans un état semi-statique. On dirait que rien ne bouge, sauf moi.
Lorsque je croise le regard hypocrite d’un coyote, je sursaute. Pendant quelques instants, je me sens privilégié de cette rencontre. J’entends parler des coyotes depuis le début de ce voyage et enfin, j’ai la chance d’en voir un. Ça ne dure que quelques secondes. Même pas six.
Il se met à mes trousses. Pas après mes trousses de premiers soins. Après mes fesses. Je suis dans une côte descendante, alors je prends une certaine distance, ce qui me permet de respirer un peu et d’espérer que le coyote tombe dans un trou imaginaire, comme dans les comiques du samedi matin. Calme éphémère. Espoir déchu. Je me retrouve à pédaler comme un déchaîné, dans une côte montante, avec le son des pattes du petit maudit coyote sur l’asphalte. Ben oui, j’ai peur. Un peu.
Puis, dans un autre nuage de diesel, surgit un camion qui fait crier ses flûtes. Le coyote s’en retourne à son désert. Le camion passe. Je lui envoie la main. Je respire, probablement pour la première fois depuis trois minutes. Puis le calme.
Le camion se fond dans l’horizon. Encore. Le seul bruit qui me parvient aux oreilles, c’est les pesos dans ma pochette. Et comme je disais tantôt, ce n’est pas vraiment du bruit, c’est de la musique.
Discussion
J’adore te lire…
C’est un peu comme voyager, le temps d’une ou deux minutes!
Vous êtes drôle mais aussi courageux. Je suis contente de connaître votre écriture si bien tournée par l’entremise de ma fille Sophie qui est à San Diego, CA. Au revoir !
Tu as des talents de narrateur peu communs. A quand un roman ?