Marilyn sur le fauteuil

Numéro 65

23 février au 1er  mars 2007

Un texte de
Daviel Lazure Vieira

Publié le 23 février 2007 dans
Culture, Livres

Marilyn sur le fauteuil

Il y a-t-il quelque chose qui restait à être dit, dévoilé, au sujet de Marilyn Monroe?

L’automne dernier, Michel Schneider publiait Marilyn dernières séances, l’un des livres les plus stupéfiants et audacieux de l’année, lauréat du Prix Interallié en France, dans une lignée similaire à celle empruntée par Joyce Carol Oates et son monumental Blonde, il y a de cela quelques années, et où la fiction se proposait de remédier au flou artistique planant autour du mythe.

Le roman de Michel Schneider retrace, sous forme de courts flashs-back, ciselés et brefs, la relation entre Marilyn Monroe et son dernier psychanalyste, Ralph Greenson. Au rythme d’un tournage sur le plateau des Désaxés, quelques heures avant de s’envoler sur Madison Square Garden chanter «Happy Birthday, Mr. President», et jusqu’à sa toute dernière nuit, on suit le parcours chaotique de cette jeune femme instable, bombe sexuelle en public, insurmontable angoissée en quête d’amour et surtout maniaco-dépressive en privé.

«[Greenson] définissait un type de malades qu’il appelait les “patients écran”, ceux qui par leurs défenses font écran au désir. Ils projettent une faim écran ou une sentimentalité écran par exemple. Ils manifestent une identité écran. Pour eux, se montrer et être vus constitue une expérience excitante ou effrayante, le plus souvent l’un et l’autre.»

«En langage ordinaire, écran veut dire filtrage, cache, masque, camouflage. En langage psychanalytique, cela désigne seulement l’activité de recouvrir la peine d’exister par une image de soi vivable. Non pas fausse, précisait-il, l’image que ces personnes projettent est vraie, mais elle les protège contre une autre vérité d’eux-mêmes, insoutenable. »

Malaise dans la civilisation

Pas de style littéraire particulier: l’écriture est concise, d’une précision chirurgicale. Ça fait penser à un procès-verbal, ou alors à un scénario — un scénario de film américain, où Marilyn tiendrait le rôle principal.

Mais là où Schneider réussit un véritable tour de force littéraire, c’est en amalgamant différents témoignages, extraits de cahiers, de carnets, de notes et de journaux, pour en faire des dialogues exacts, copiés intégralement ou presque, afin d’en arriver, au bout du compte, à commettre une éblouissante et remarquable fiction.

Alors qu’aucun autre roman n’avait jamais réussi à rendre une Marilyn totalement crédible, celle de Schneider l’est, puisqu’elle est fausse, faite à la manière d’un collage où seraient assemblées des bribes de multiples existences, d’identités troubles et de toutes ces images projetées par une Marilyn dopée aux médicaments et conditionnée par le besoin d’aimer, éperdument, pour ne pas être seule.

Parce que Marilyn dernières séances n’est, au fond, qu’une pâle tentative de reconstitution des faits, afin de rendre plus humaine cette icône intouchable qu’Hollywood a érigé au rang de martyr.

«Sur un carnet, elle avait recopié une phrase de Freud tirée de Malaise dans la civilisation: “Jamais nous ne sommes davantage privés de protection contre la souffrance que lorsque nous aimons, jamais nous ne sommes davantage dans le malheur que lorsque nous avons perdu l’objet aimé ou son amour”. Elle avait ajouté en marge: “Aimer, c’est donner à quelqu’un le pouvoir de vous tuer”.»

C’est sans doute ce qui l’aura tuée. Marilyn Monroe, jusqu’au bout, jouait un rôle: face à la caméra d’un John Huston ou d’un George Cukor, mais aussi face à son psychanalyste, à ses amants, à ses plus proches amis. Sa propre vie n’était qu’un rôle.

Et à défaut de mieux connaître celle qui s’est, dit-on, enlevé la vie dans la nuit du 4 au 5 août 1962, sa magnifique et ultime présence dans Marilyn dernières séances est d’un inquiétant réalisme.

Marilyn dernières séances, de Michel Schneider, chez Grasset.


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