Ne tirez pas sur les branchés

Numéro 67

9 au 15 mars 2007

Un texte de
Werner Canto

Publié le 9 mars 2007 dans
Fiction, Nouvelle

Ne tirez pas sur les branchés

Mon ami Felicio n’a pas trente ans mais je le soupçonne d’être fortement andropausé.

Et bien qu’il habite le Mile End, il n’est pas au-dessus de tout soupçon: quelles sont ces taches noires, par exemple, qui sont apparues sur ses bras dernièrement? Des brûlures de cigarette, m’assure-t-il.

— T’inquiètes pas pour moi, dit-il en payant son latté au Starbucks. Je suis frais comme une rose.

— Tu manges équilibré, en effet, dis-je. Mais ça ne t’empêche pas de marcher de travers.

— J’ai plus de mauvais souvenirs dans le côté de gauche de mon cerveau, explique-t-il.

Et nous voilà à marcher d’un pas nonchalant bien que plus ou moins calculé sur l’avenue du Mont-Royal. Je ne veux pas lui faire cette confession, mais je l’admire.

Son style est à tout casser: jeans délavés, veston, écharpe noire volée à sa grand-mère (mais réhabilitée parce que ça fait tellement vintage), formidables lunettes noires, et surtout, surtout — la barbichette.

Il est même parvenu à se débarasser de son accent du Centre-Sud, c’est tout dire. On le croirait débarqué d’un long séjour à New York ou Amsterdam, à écouter du Sidney Bechet dans les cafés et à parler de je ne sais quelle exposition de peinture qu’il prépare. Mais il n’a jamais mis les pieds en dehors de la ville: il s’en tient aux quartiers qui se donnent un air européen, et basta.

— Tu sais, dit-il en soufflant sur son café, maintenant ce qui est à la mode, c’est de voyager dans les pays d’Afrique pour aider les pauvres, travailler pour des organisations commanditées par l’ONU, tout ça quoi.

Permets-moi de douter de leur utilité. Je trouve que c’est très arrogant de notre part de vouloir aller construire des écoles dans le désert. Les jeunes femmes qui y vont reviennent avec la peau brune et on les regarde différemment, presque comme des saintes, mais ont-elles vraiment été sincères? Elles te diront bien sûr que oui et que l’année prochaine ça sera la Chine pendant dix mois.

— Tu es jaloux, dis-je.

Il ne répond pas mais me signale du menton une belle fille de l’autre côté de la rue qui a presque autant de style que lui: classique sans être clinquant. Elle est merveilleuse et elle le sait.

Elle parle avec force gestes à son portable, tout en tenant un iPod dans l’autre main et en souriant d’un air de bienveillance très classe. Le soleil qui brille sur elle est aussi sous son meilleur jour: un mauvais poète dirait qu’ils vont bien ensemble.

— C’est Annie, dit mon ami Felicio.

— Tu la connais? dis-je.

Il me montre les taches noires sur ses bras.

— Et comment. C’est elle qui m’a fait ça.


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