Ne tirez pas sur les branchés (2)

Numéro 75

3 au 10 mai 2007

Un texte de
Werner Canto

Publié le 3 mai 2007 dans
Fiction, Nouvelle

Ne tirez pas sur les branchés (2)

Assise à la table du café Les Entretiens, Odette me raconte que notre ami Felicio est gravement malade et moi, qui reviens de voyage, lui dis que je l’ai su par le biais de la «page sociale» d’un journal à Stockholm.

L’annonce parlait du décès prochain d’un fameux pianiste montréalais, de ses minces chances de récupération et en profitait pour passer en revue ses fameuses Escapades, où Felicio a allié musique et peinture, poussant le cran jusqu’à peindre son piano de couleurs farfelues, et posant sur le dessus un buste de femme écarlate qui fumait un cigare en céramique.

Odette a été mon amour de toujours (enfin, depuis au moins un an). Elle s’est substituée aux deux ou trois dernières névrosées caméléonesques qui ont craqué dans un café ou un autre en commençant par la rue Laurier et remontant par tranchées parallèles jusqu’au nord de la ville, de sorte qu’Odette s’est révélée à moi quelque part du fond d’une taverne de Saint-Léonard.

Nous n’avons fait l’amour qu’une seule fois et cela ne se répètera plus, insiste-t-elle, «car je veux que tu sois mon ami». Mais pourquoi décline-t-elle mes avances? me dis-je souvent. Mon dieu, c’est que j’ai sans doute dû lui faire dresser les cheveux sur la tête lors de cet unique coït en imitant William Hurt dans Altered States, quand, au pic de l’orgasme, il prend une pose hallucinée et hurle: «Je vois Dieu!»

Et à la différence de la «poule» du film, Odette ne m’a pas regardé comme une groupie qui pardonne tout à son berger, oh non… Elle s’est levée tranquillement du lit, m’a lancé un regard torve dans le miroir, puis a pris ses jambes à son cou, oubliant au passage sa petite culotte.

– Felicio t’a laissé une lettre, me dit Odette. Il a essayé de te rejoindre par tous les moyens; tu n’es pas encore allé le voir?


– Il me fait peur, dis-je. C’est comme une idole qui serait tombée de son socle. Avant, il incarnait pour moi le style même, le raffinement de la race, l’élégance, toutes ces choses qui donnent un sens à la vie. Maintenant, il est disgracieux, blême, je l’ai vu dans la photo du journal. Je ne peux pas accepter ça, tu comprends, je ne peux pas!

Odette me regarde et je peux presque entendre ses pensées fuser dans toutes les directions:

«Mais c’est vrai qu’il est fou et il n’a même pas l’excuse comme Felicio de barbouiller des tableaux ou d’inventer de la musique / Il a un regard tendre et c’est mon ami, mon confident, mais pourquoi faut-il que les traits de son visage viennent toujours se superposer sur les visages de ceux avec qui je baise c’est impossible je deviens folle! / Ah pauvre Felicio, il faut que j’aille aux toilettes mais ça va prendre encore quinze minutes avec mes manies compulsives, il va falloir que je me regarde trois fois dans le miroir avant de sortir et que je me place bien la culotte juste au-dessous de la ceinture du pantalon, sans que rien déborde, et que tout soit parfait!»

– Odette à quoi tu penses?


– Ah, toujours cette question! À quoi, à quoi? Je pense à Felicio, à la vie, à ton ingratitude!


– Je te dois quelque chose? dis-je.


– Tu me dois beaucoup! En commençant par le fait que c’est avec moi, tu le dis toi-même, qu’a commencé ton époque d’apogée sexuel!


– Mais Odette, on a couché ensemble qu’une seule fois! Et j’ai eu l’air d’un fou!


– Jure-moi que tu n’as pas pensé que c’était moi que tu prenais, quand tu couchais avec toutes ces Suédoises!


– C’est faux! Je n’ai pas eu cette chance!

Odette se tait. Elle regarde dans le vide et la serveuse nous apporte l’addition, que je glisse discrètement vers mon amie.

– Werner, il faut qu’on parle…


– Dis.


– Notre amitié s’en va par-dessus bord… Viens chez moi, achetons une bouteille de vin et… parlons.


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire

Nous sommes désolés, il n'est pas possible de réagir à cet article pour le moment.